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Camps de vacances (12)

16 juillet 2015 - Onzième jour - Damien

Le matin, Ken et Nelson vinrent vers moi. Ken me dit :

— Chef, tu as vu que nous étions tout le temps ensemble.

— Oui, j’ai vu.

— Nous avons décidé de quitter le camp, c’est du temps perdu ces entraînements. Nous désirons profiter du reste de nos vacances ensemble. Nous resterons dans la région.

— Vous avez assez d’argent ?

— Ne t’en fais pas, on se trouvera une petite tente et nous vivrons simplement dans un camping. On s’achètera à manger au supermarché.

— Je pense que votre décision est irrévocable.

— Nous sommes désolés de vous laisser seuls, l’ambiance était très bonne entre nous. Les deux hommes sont quand même un peu bizarres. Et nous avons l’impression d’être enfermés.

— Il faut t’adresser au moniteur pour reprendre vos affaires. Bonne chance pour la suite.

— À toi aussi.

J’informai les autres et nous nous saluâmes. Nous partîmes faire une piste d’obstacles. Nous n’allions plus avoir de descente en rappel puisque c’est Nelson qui contrôlait que nous étions correctement assurés.

Nous ne revîmes jamais Ken et Nelson, nous n’étions plus que cinq.

Le soir, je demandai à Daniel s’il voulait venir avec nous au QG souterrain. Il accepta immédiatement. Sur le chemin, je dis à mes camarades :

— Désolé, il n’y aura pas de plan à trois ce soir, l’un de nous doit se dévouer.

— Pour faire quoi ? demanda Loïc.

— J’ai trouvé un badge qui pourrait ouvrir la porte fermée. L’un de nous doit aller explorer cette partie du bunker.

— Pourquoi pas les trois ensemble ? questionna Daniel.

— Il peut y avoir des caméras cachées, je ne veux pas qu’ils sachent que nous avons un badge. Nous ferons semblant de ne plus pouvoir allumer la lumière. Deux d’entre nous resterons dans le bordel. Le troisième ira voir si il peut ouvrir la porte. De l’autre côté, il pourra allumer la lumière. S’il y a aussi des caméras, c’est qu’ils savaient que nous allions trouver le badge, comme un indice dans un jeu pour passer au niveau suivant. Dans ce cas, nous ne sommes plus maîtres de notre destin.

— Et s’il y a des caméras infrarouges ? demanda Loïc.

— La même chose, nous ne pourrons plus rien faire. La seule chance que nous avons est qu’ils ne remarquent rien.

— Et que doit-on chercher de l’autre côté ?

— Tout ce qui est intéressant, surtout une sortie de secours qui pourrait nous permettre de quitter ce camp. Je suis allé examiner de près la clôture hier. Il y en a deux, la première est un simple câble d’avertissement faiblement électrifié. La deuxième a du courant fort, il y a des écriteaux de mise en garde.

— Ce n’est peut-être que du bluff.

— Je ne pense pas, j’ai vu plusieurs cadavres d’animaux, et récents, pas des squelettes.

Ma révélation jeta un froid. Mes camarades restèrent silencieux. Je demandai :

— Qui veut explorer ?

— Moi, répondit Daniel, vous pourrez rester ensemble et profiter de votre couple.

Nous descendîmes au fond et fîment comme prévu. Je donnai ma lampe de poche à Daniel, il ressortit du bordel et se dirigea vers la porte fermée. Je fis l’amour à Loïc dans le noir, sans grande passion, nous étions inquiets et impatients que Daniel revînt.

Trois quarts d’heure plus tard, il était de retour. Nous sortîmes immédiatement du bunker. Il nous raconta :

— La porte s’est ouverte puis refermée automatiquement. J’ai pris la lampe de poche et cherché un interrupteur. La lumière s’est allumée. J’ai contrôlé qu’on puisse bien rouvrir la porte, il y a aussi une commande manuelle. À gauche du couloir, il y a le centre de tir des missiles, des cadrans et manettes obsolètes. Il y a deux boutons rouges, éloignés de quelques mètres, avec un clavier pour entrer un code. Deux officiers devaient être présents pour déclencher la mise à feu. Tout est éteint et couvert de poussière. Derrière, il y a un local technique avec cinq blocs de commande, certainement un pour chaque missile. Des câbles partent de ces blocs par un tunnel très étroit dans la direction du pas de tir. Il faudrait ramper pour y passer. Je suis ressorti puis me suis dirigé vers la fin du couloir. Après un coude, celui-ci continue dans la direction du bâtiment où nous dormons.

— Ce pourrait être vers le local à matériel, dis-je, où nous avons vu l’autre porte.

— Je suis revenu sur mes pas, de l’autre côté j’ai vu quelque chose qui pourrait être intéressant : des explosifs et des détonateurs. J’ai soudain pensé à contrôler quelque chose dans le local technique. J’ai ouvert un des blocs de commande et j’ai eu la surprise de constater qu’il est sous tension. Il y a un câble qui a été rajouté, comme un bricolage. J’ai suivi ce câble et je suis arrivé dans une armoire. Celle-ci contient un ordinateur, le seul de toute l’installation. Les cinq câbles des blocs de contrôle y aboutissent à un boîtier lui-même relié au PC. Il y encore un vieux modem connecté à un câble téléphonique.

— Autrement dit, ajouta Loïc, la mise à feu est opérationnelle et elle peut être déclenchée à distance.

— Ce qui signifie que les missiles sont prêts à décoller, dis-je, et qu’ils ont une charge explosive. Incroyable !

— Qu’allons-nous faire ? demanda Daniel.

— Le feu d’artifice est certainement prévu à la fin du camp, comme apothéose. Nous avons encore quelques jours pour réfléchir. Nous reviendrons demain.

17 juillet 2015 - Douzième jour - Damien

Daniel continua son exploration du centre de tir pendant que je patientais au bordel avec Loïc. Il ne resta qu’une demi-heure. Une fois dehors, il nous raconta :

— J’ai trouvé un document avec le plan complet des souterrains. Il n’y a aucune sortie en dehors du périmètre de la clôture électrifiée. Cela ne sert plus à rien de chercher. Dans le centre de tir, j’ai aussi remarqué un téléphone rouge sans cadran ni clavier. Machinalement, j’ai décroché l’écouteur et j’ai entendu une tonalité.

— Il est toujours branché ? demandai-je. C’est merveilleux. Quelqu’un a-t-il répondu ?

— Oui, mais j’ai dû vite déchanter. Je te résume la conversation : « Allo, qui est là ? » « Je m’appelle Daniel X » « Quel est votre grade ? Ne vous a-t-on jamais appris les règles ? » « Je ne suis pas un militaire, nous sommes enfermés dans un camp. » « C’est quoi cette plaisanterie, je n’ai pas de temps à perdre. Je vais vérifier. » Je l’ai entendu taper sur le clavier de son ordinateur. « Ce camp n’est plus en activité et il a été racheté par un privé. » « C’est exact, nous sommes séquestrés, il faut immédiatement aviser votre supérieur, des missiles sont prêts à décoller. » « Vous lisez trop de romans, je ne vais pas déranger mon chef pour des jeunes qui font une blague. Je vais faire un rapport pour faire débrancher ce téléphone. » « Mais Monsieur… C’est la vérité. » « C’en est assez. Bonne nuit. » Il a coupé la communication.

— Il y a quand même un peu d’espoir, dit Loïc, que quelqu’un trouve tout ceci anormal.

— Il ne faut pas trop y compter, dis-je. Tu as dis hier qu’il y avait des explosifs. Il faut saboter l’installation.

— J’ai déjà réfléchi, dit Daniel. Je suis bricoleur et je sais ce que je vais faire. Je vais couper les câbles qui relient le PC aux missiles. J’espère qu’on ne le remarquera pas à distance, il ne doit pas être possible de surveiller les appareils de commande, il n’y a qu’un câble. Je vais mettre une faible charge d’explosifs sur l’alimentation électrique du local et relier le détonateur au câble de commande du premier missile. Si la mise à feu est commandée à distance, la charge explosera. Je mettrai encore un deuxième détonateur relié à l’interrupteur de la lumière. Si quelqu’un entre dans le local, ça explosera aussi.

— Tu es sûr que ça marchera ?

— Pas à 100%.

— Et si la charge saute quand tu es toujours dans le local ?

— Je dois essayer, pour sauver 7 milliards de personnes d’un holocauste nucléaire.

— Pas de précipitation, réfléchis bien à tête reposée, nous reviendrons après-demain. D’accord ?

— D’accord.

19 juillet 2015 - Quatorzième jour - Damien

Je venais de me lever, étais toujours à poil et n’avais pas encore pris ma douche lorsque Pierre demanda à me parler en privé :

— J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, mon père est de plus en plus mal, je dois l’accompagner dans un hôpital à plusieurs centaines de kilomètres d’ici. Il est déjà dans une voiture à l’entrée.

— C’est votre père ?

— J’ai oublié de vous le dire, oui, c’est mon père. Vous comprendrez que je ne puisse pas le laisser partir seul. Vous serez le seul responsable des activités du camp. Vous pourrez organiser les journées comme vous l’entendez.

— Bien, vous présenterez mes voeux de rétablissement à votre père.

— Je n’y manquerai pas.

— Au revoir Damien, j’espère revenir dès que possible.

— Au revoir Pierre.

Ils sortit du bâtiment. Mes voeux pour une personne qui voulait provoquer une guerre nucléaire n’étaient pas sincères, j’aurais préféré qu’il finît en enfer. Je ne désirais donner aucun indice quant à notre découverte des missiles. C’était dimanche, je décrétai une journée de congé et personne ne se plaignit. Cédric et Chadli disparurent pour faire leur programme personnel. Daniel, Loïc et moi nous éloignâmes du bâtiment. Je demandai à Daniel :

— Il n’y plus un instant à perdre, le vieux est malade, mais ça peut être aussi une excuse pour s’éloigner et faire partir les missiles. Tu es prêt ?

— Je suis prêt, ça marchera, j’en suis sûr.

— On y va tout de suite.

Nous courûmes jusqu’au bunker, nous nous étions bien entraînés, et descendîmes au fond, toujours sans allumer la lumière. Daniel nous quitta. Nous restâmes dans le noir la main dans la main, sans bouger. L’attente fut interminable, nous redoutions à chaque instant l’explosion. Elle n’eut pas lieu, Daniel revint, il nous chuchota que c’était bon. Nous remontâmes les marches, je me dis que c’était la dernière fois. Je n’avais plus aucune envie de sexe dans cet ancien bordel. Je me fis d’ailleurs le serment de ne plus baiser à un endroit où il pourrait y avoir des caméras.

Je proposai d’aller nous reposer au bord de la rivière. Daniel nous confirma qu’il avait pu saboter le centre de tir comme prévu, il me rendit le badge. J’hésitai : fallait-il le garder ou le détruire ? Par précaution je décidai de m’en débarrasser, je le jetai dans l’eau et il fut emporté par le courant.

Le reste de la journée fut très tranquille. Nous restâmes au même endroit et invitâmes Daniel à participer à nos jeux érotiques. Nous rentrâmes pour le déjeuner. Les cuisiniers étaient toujours là, faisant comme s’il ne s’était rien passé. Ils ne comprenaient pas même l’anglais, il était impossible de communiquer avec eux. Nous fîmes la sieste puis une promenade en fin d’après-midi. Cédric et Chadli ne revinrent pas pour le dîner. Je pris cette nouvelle disparition avec fatalité, sachant que nous n’allions jamais les revoir. Par acquis de conscience, nous nous rendîmes dans la casemate où nous savions qu’ils faisaient l’amour. Nous ne trouvâmes qu’une quantité incroyable de préservatifs usagés. Ils n’avaient pas perdu leur temps.

La nuit s’écoula sans qu’ils ne revinssent.

Nous ne revîmes jamais Cédric et Chadli, nous n’étions plus que trois.

20 juillet 2015 - Quinzième jour - Damien

Nous décidâmes de tenir un conseil de guerre. Que fallait-il faire ? Se révolter ou attendre passivement le dénouement tragique. Au moins seules nos vies étaient encore en danger, plus celle de milliards d’êtres humains. J’ouvris le débat :

— Il est clair que d’autres hommes sont dans le camp, je suppose qu’ils se cachent dans un souterrain tout près de l’endroit où nous dormons. Ils sont évidemment armés et prêts à intervenir si nous nous rebiffions. Les cuisiniers sont peut-être aussi armés. Êtes-vous du même avis ?

— Oui, me dit Loïc.

— Si nous les menacions, nous ne ferions qu’anticiper notre fin de quelques jours. Je préfère attendre et affronter ma mort.

— Tu es prêt à mourir si jeune, me demanda Daniel, sans avoir profité de la vie ?

— Je pourrais avoir une crise cardiaque et mourir dans deux minutes. Mon arrière grand-mère a profité de la vie et ne s’en souvient plus, elle a la maladie d’Alzheimer, elle ne reconnaît même pas sa famille. Quelle est la différence si je meurs à 16 ans ou elle à 90 ans ?

— Tu ne crois pas à la vie éternelle, me demanda Loïc ?

— La vie éternelle, pour quoi faire ? Veux-tu baiser avec moi pendant une éternité ?

Nous restâmes pensifs et silencieux pendant de longues minutes. Loïc rompit le silence :

— Je propose aussi d’attendre, nous avons encore deux espoirs.

— Lesquels ? demanda Daniel.

— Le téléphone que tu as fait. L’armée pourrait découvrir la faille dans le démantèlement du camp et envoyer des hélicos avec des commandos pour nous libérer.

— Et l’autre ?

— Nous sommes dans une émission de téléréalité. Le dernier qui restera verra apparaître un animateur de TF1 le sourire au lèvres, le félicitant et en lui tendant un chèque de 100’000 €.

— Ce ne serait pas légal de nous faire jouer sans nous demander notre avis.

— Je penses que tu ignorerais ce détail et que tu garderais le chèque. Et nous sommes mineurs, nos parents ont peut-être signé un contrat à notre place.

Je ne pensai pas que mon père, qui était avocat, eût accepté un tel contrat, mais je ne dis rien. À l’unanimité, nous décidâmes d’affronter notre destin jusqu’au bout et de profiter pleinement des derniers jours de notre vie.