Une histoire à découvrir
Camps de vacances (14)
22 juillet 2015 - Dix-septième jour - Damien
Lorsque je me réveillai, je compris immédiatement qu’il s’était passé quelque chose durant la nuit. Il était beaucoup plus tard que d’habitude, j’avais mal à la tête. Le lit de Daniel était vide, il avait disparu. Je réveillai Loïc et lui annonçai la mauvaise nouvelle :
— Daniel n’est plus là. Je n’ai rien entendu. Et toi ?
— Moi non plus, j’ai la tête lourde.
— Ils nous ont certainement drogués, dans la nourriture ou par le conduit d’aération.
Nous ne revîmes jamais Daniel, nous n’étions plus que deux.
Nous nous habillâmes puis allèrent au réfectoire. Les cuisiniers étaient aussi partis. Il restait beaucoup de nourriture au congélateur. Les paquets n’étaient pas ouverts, il n’y aurait pas de risques de mourir de faim ou d’être empoisonnés. Des bouteilles d’eau minérale en quantité étaient aussi entreposées. Mais pour le peu de temps qu’il nous restait à vivre…
Nous décidâmes de ne plus dormir ensemble dans le bâtiment. L’un des deux allait faire le guet à l’extérieur sur une colline d’où l’on voyait une bonne partie de la base. Nous allions enclencher nos talkie-walkies pour être en contact permanent. Toutes ces mesures étaient dérisoires. Rien n’allait les empêcher de nous exécuter au moment qu’ils avaient choisi.
23 juillet 2015 - Dix-huitième jour - Damien
Nous savions que la fin approchait. Nos étreintes étaient de plus en plus longues et intenses. Je quittai Loïc vers 22 heures pour me rendre à mon poste d’observation. J’eus le pressentiment que je l’embrassai pour la dernière fois.
24 juillet 2015 - Dix-neuvième jour - Damien
Je me réveille en sursaut, je viens d’entendre du bruit dans le talkie-walkie. Il fait toujours nuit, je n’ai pas de montre, je ne peux pas regarder l’heure. Je prends mes jumelles et j’observe le bâtiment. Deux hommes que je n’ai jamais vus sortent avec Loïc, ils sont baraqués et ont l’allure de gardes du corps. Loïc n’est pas entravé. Nous avons décidé de ne pas nous défendre et de faire face aux événements. Ils partent à pied en direction d’un endroit éclairé. Je dirige mes jumelles dans cette direction. Il y a plusieurs projecteurs, je vois également des caméras sur des trépieds prêtes à filmer. Ainsi c’est bien de la téléréalité, mais pour qui est-elle ? Qui achète ces émissions ? Il me vient à l’esprit que des gens sont prêts à payer des grosses sommes d’argent pour voir tout ceci en direct. J’entends soudain le bruit d’un hélicoptère. J’ai un dernier espoir : serait-ce un commando du GIGN qui vient nous délivrer ? L’hélicoptère se pose à proximité du site éclairé, c’est un modèle civil. Le pilote ouvre la porte, un homme en descend, c’est Pierre. Le pilote apporte une chaise roulante, un deuxième homme sort péniblement, c’est le gros obèse. Il a toujours mis son complet blanc. Il s’assied sur la chaise et son fils le mène jusque derrière les caméras. Ils font bien attention de ne pas être dans le champ.
Loïc arrive, toujours entouré des deux gorilles. Il discute quelques minutes avec Pierre et son père, puis se déshabille. Il veut mourir nu ou on lui a demandé de le faire. Il se tourne dans ma direction et me fait un signe de la main. Je lui réponds, même s’il ne me voit pas. Un gorille sort un pistolet de son étui et le met contre la tempe de Loïc. Il tire. Je vois les gouttes de sang gicler.
Je suis seul.
Je prends ma tête dans mes mains et reste prostré pendant plusieurs minutes. Je pleure. Je me demande pourquoi ? Pourquoi est-ce arrivé justement à Loïc et à moi ? Pourquoi pas à quelqu’un d’autre ? Comment une telle horreur est-elle encore possible au vingt-et-unième siècle ?
Lorsque je me relève, les projecteurs sont éteints, tous les hommes sont partis, ils ont déjà emporté le corps. Je me rends à l’endroit où Loïc a été tué. Une fois sur place, je cherche les traces de sang avec ma lampe de poche, je finis par les trouver. Je m’agenouille et les touche. Je n’ai pas rêvé. J’erre toute la nuit dans le camp, sans but, comme un zombie. Je ne désire plus qu’une seule chose, savoir pourquoi. J’exigerai qu’ils me le disent avant que je meure.
À l’aube, je retourne vers le bâtiment. J’entre. Je sens une odeur de café. Le gros homme est assis au réfectoire, entouré des deux gardes du corps. Pierre est en face de lui. Un gorille se lève et me met en joue avec son pistolet. Le gros homme lui dit :
— Laissez-le. Il ne va pas m’attaquer. Monsieur Damien, venez prendre le petit déjeuner avec moi.
— Un instant, dis-je, je vais d’abord me changer.
Je me dirige vers la chambre, le gorille me suit. C’est la première fois que l’homme parle français, il nous a menti, il le sait parfaitement. Je me déshabille, prends une douche froide pour la dernière fois, mets un slip et un tee-shirt propres. Je reviens au réfectoire, Pierre m’a laissé la place en face de son père. Je m’assieds. L’homme me tend une tasse de café et des croissants frais dont l’odeur m’écœure. Je lui dis :
— Je sais que vous allez m’exécuter, je vous demande une seule chose, de me dire pourquoi.
— Nous allons effectivement vous tuer à 14 heures, notre prime time. Et je vais tout vous dire. Prenez un croissant.
— Non merci.
— Je commence. Permettez-moi de vous raconter ma vie. Je suis né dans un pays étranger, mais j’ai vécu en France dès mon enfance. J’ai commencé très tôt à avoir des activités illégales, tout d’abord des petits trafics : contrebande, drogue, prostitution. J’ai eu la chance de ne jamais me faire arrêter. J’ai compris très tôt l’importance qu’allait prendre l’informatique. J’ai engagé quelques-uns des premiers hackers et je les ai invités dans mon pays natal où j’ai créé une entreprise avec la bénédiction des autorités locales en les corrompant. Ils développaient quelques logiciels commerciaux comme façade. La principale activité était la revente de vidéos illégales. Je vous laisse en imaginer le contenu.
Il s’arrête pour boire du café et reprendre un croissant.
— J’ai suivi le développement d’Internet en mettant en oeuvre les techniques les plus sophistiquées pour contourner les lois et diffuser mes vidéos, passant d’antiques modems au liaisons les plus rapides. Tout allait pour le mieux et je me préparais à prendre ma retraite comme tout le monde. Mon fils est prêt à me succéder à la tête de l’entreprise. Il y a quatre ans, mon médecin m’a annoncé la mauvaise nouvelle : j’étais atteint d’un cancer du pancréas qui ne me laissait que peu d’espoir de vivre plus de cinq ans. J’ai eu donc l’idée de terminer en beauté : produire une émission de téléréalité, en direct pour mes meilleurs clients, en best of par la suite pour les autres. J’ai racheté ce camp militaire aux autorités françaises.
— Comment est-ce possible qu’on vous l’ait vendu sans faire d’enquête ?
— Mes programmeurs se sont introduits dans les ordinateurs et ont changé eux-mêmes le statut du camp et le propriétaire.
Je comprends alors pourquoi les missiles n’ont pas été enlevés. Le camp n’existait plus dans les ordinateurs de l’armée. Plus d’argent à disposition pour le démantèlement. Le gros homme continue :
— J’ai fait équiper le camp de quantité de caméras discrètement cachées. La société qui les a installées devait garder le secret à cause de la concurrence d’autres chaînes. Les images sont instantanément transmises dans mon pays natal où se trouve la régie. Mon visage et celui de mon fils sont floutés lors de la diffusion.
— Pourquoi que des rouquins et des homosexuels ?
— J’ai souffert de deux choses dans ma vie : avoir les cheveux roux et être homosexuel. Teindre mes cheveux était facile, je n’ai par contre jamais osé afficher mon homosexualité. J’ai même épousé une femme, ça m’a quand même permis d’avoir un fils. Je voulais me venger. J’ai donc crée un site pour avoir les coordonnées de rouquins. J’ai fait analyser tous les échanges afin de savoir qui sont les homosexuels. C’est à ceux-ci que j’ai envoyé en priorité le mail publicitaire. J’étais bien sûr prêt à accepter d’autres personnes pour atteindre le nombre minimum de participants.
— Et vous les avez tous tués ?
— Non, j’en ai laissé sortir deux. Il ne fallait pas donner l’impression qu’on ne ressortait jamais si quelqu’un faisait une enquête. Ma maladie s’est aggravée, je n’en ai plus que pour quelques jours. Je ne vous survivrai pas longtemps. Voilà, vous savez tout. Encore une question ?
Je ne veux pas lui demander pour les missiles, je ne veux pas qu’il sache que nous les avons trouvés.
— Non, je crois que tout est clair. Laissez-moi seul maintenant.
Je sors du bâtiment et recommence à errer dans la camp. L’un des gorilles me suit. Les heures me paraissent interminables. J’ai hâte que tout soit fini.
Lorsque je pense qu’il est 13 heures, je reviens vers le bâtiment. Le gros homme est dans sa chaise roulante. Nous nous mettons en route, marchant lentement. Je repense à la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz, et à sa marche au supplice. Nous nous rendons sur la colline où j’ai passé la nuit. Les caméras sont déjà en place, l’une est braquée sur le pas de tir des missiles. Le gros homme demande à Pierre et à moi de l’écouter.
— Je ne vous ai pas encore tout raconté. Nous avons découvert que le camp n’avait pas été totalement démantelé. Il y avait encore des missiles. Les têtes n’étaient plus sur les fusées, mais toujours ici. J’ai décidé de faire une modification au scénario initial. J’ai engagé des techniciens en leur faisant croire que je travaillais pour un dictateur qui voulait doter son pays de l’arme atomique. Je les ai fait venir clandestinement en France en leur disant qu’ils étaient dans ce pays. Ils ont remis en état les charges nucléaires. Il ne sont jamais rentrés chez eux. Mes informaticiens ont bricolé un dispositif de mise à feu. Les missiles sont opérationnels, ils vont s’envoler dans une minute, juste avant votre exécution.
— Comment, s’écria Pierre, tu ne m’avais jamais dit cela !
— Ne t’en fais pas, il y a un abri souterrain sous ma maison dans notre pays, tu pourras y trouver refuge et y vivre de nombreuses années jusqu’à la fin de l’hiver nucléaire.
— Tu es complètement fou, il faut arrêter ça tout de suite.
— Trop tard.
Le gros homme sort un smartphone de sa poche, l’application est déjà démarrée : un seul gros bouton rouge, il le presse avant que quiconque ne puisse réagir.
Nous entendons un grondement sourd, de la fumée s’échappe de l’entrée du QG souterrain. Je crie :
— Bravo Daniel, tu as réussi !
Le gros homme me demande :
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Daniel a réussi, il a saboté l’installation. Les missiles ne décolleront plus jamais.
— Tout est fichu, vous avez gâché la fin de ma vie. Donnez-moi un pistolet.
Il a décidé de me tuer lui-même, je me prépare au coup fatal. Mais il retourne le pistolet et tire dans son propre ventre, comme pour en extirper le crabe qui le dévore de l’intérieur. Il s’écroule en avant et tombe de la chaise. Le gorille réagit instantanément et ramasse l’arme. Pierre se penche sur son corps :
— Papa, pourquoi as-tu fait ça ?
Il se reprend rapidement et me dit :
— Trêve de sentimentalisme. Il était de toute façon condamné. Et l’explosion va attirer du monde. Donnez-moi le pistolet.
Le garde du corps le lui tend. Je dis :
— Vous n’irez pas loin, j’ai aussi saboté l’hélicoptère, il explosera à dix mètres du sol.
— Tu as fait ça, fils de pute.
Ce n’est pas vrai, mais cela me permet de mourir avec un sourire aux lèvres. Je ferme les yeux, je sens le canon de l’arme sur ma tempe.
24 juillet 2015 - Dix-neuvième jour - Loïc
Nous nous rendons au dernier camp à vélo. J’ai eu un ennui, ma chaîne a déraillé. Damien et le moniteur Pierre se sont arrêtés et m’ont aidé à la remettre. Nous allons repartir lorsque Pierre nous dit :
— Un instant, il est presque 14 heures.
— Et qu’est-ce qu’il y a à 14 heures ? lui demandé-je.
— Regardez dans cette direction, c’est un camp militaire. Il ont annoncé un exercice, un tir de missiles, ils en font un chaque année.
Nous regardons dans la direction que nous a indiquée Pierre. Il ne se passe rien, il me semble juste apercevoir un peu de fumée.
— Bon, nous dit Pierre, le tir a certainement été annulé, repartons.
À la colonie
Le directeur est seul dans son bureau. Il entend le bruit d’une sirène dans le lointain. Il se lève et regarde à la fenêtre. Trois voitures de patrouille se rapprochent, suivies d’autres banalisées. Il n’hésite pas un instant. Il ouvre le tiroir de son bureau et en sort la lettre d’adieu qu’il a préparée depuis longtemps. Il y raconte comment il a truffé la colonie de caméras avec l’aide de son fils Pierre, afin de filmer l’intimité des jeunes et de revendre les vidéos à un groupe mafieux. Il explique aussi qu’il est atteint d’une grave maladie. Il sort le pistolet du tiroir et tire dans son ventre, comme pour en expulser le crabe qui le ronge.
Sur la route
Damien pédale très rapidement pour rattraper notre retard. J’ai de la peine à le suivre, Pierre est derrière moi. Soudain, c’est l’accident. Le vélo de Damien oscille, puis il tombe sur sa droite. Sa tête touche violemment une pierre, son casque explose. J’arrive juste à l’éviter par la gauche et je termine ma course dans un buisson de ronces, m’écorchant les jambes. Je me précipite vers lui. Il est inanimé.