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Une histoire à découvrir

Camps de vacances (15)

Ailleurs - Damien

Je reviens lentement à moi. Il ne fait plus tout à fait jour, mais pas encore nuit. Tout me paraît flou, comme enveloppé dans un léger brouillard. Je me remémore les derniers événements : le suicide du gros homme, le pistolet sur ma tempe. J'y passe mon doigt : pas de trou. Ainsi je ne suis pas mort, c'était une mise en scène. Je remarque que je suis nu, ils m'ont déshabillé pendant ma perte de connaissance. Je me demande pourquoi. M'ont-ils violé ? Je ne ressens aucune douleur.

Je vois soudain une silhouette qui se rapproche, je la reconnais, c'est Loïc. Je cours vers lui, nous nous prenons dans nos bras, j'ai les larmes aux yeux.

— Tu es vivant, lui dis-je, toi aussi.

— Ai-je un trou dans la tête ?

— Non, rien, juste une petite trace noire. Pourtant j'ai vu ton exécution et le sang qui giclait.

— Où sommes-nous ?

— Toujours dans le camp, je suppose, regarde, là : la clôture électrifiée.

— Elle a un trou, le grillage a été découpé, nous allons sortir.

— Je leur ai dit que j'avais saboté l'hélicoptère, ils n'ont pas osé le prendre pour s'enfuir.

— Que sais-tu de nos ravisseurs ?

Je lui raconte en quelques mots les confidences du gros homme et sa mort. Nous décidons de quitter immédiatement le camp, nous sortons par le trou de la clôture. Une route passe tout près, nous hésitons sur la direction à prendre car nous ne savons pas à quel endroit nous nous trouvons. Nous choisissons au hasard.

Nous marchons un quart d'heure environ, nous arrivons au bord d'un lac, il a l'air très étendu, nous ne voyons pas l'autre rive à cause du brouillard. Nous sommes à côté d'un ponton.

— C'est bizarre ce brouillard, dis-je, il n'y en a pas eu jusqu'à présent.

— Ce lac est aussi bizarre, me répond Loïc, je ne l'ai pas vu sur la carte lorsque j'ai cherché l'emplacement du camp.

— Il faisait peut-être aussi partie du territoire militaire et ne devait pas figurer sur les cartes.

— Une base de sous-marins lacustres ?

— Attendons un sous-marin pour le traverser alors. Tu n'a pas l'horaire ?

— Ce ne sera pas nécessaire, regarde : il y a une barque qui sort du brouillard, c'est certainement un pêcheur, il pourra nous renseigner.

L'homme nous a vus, il se rapproche lentement en ramant. Il accoste. Je le salue :

— Bonjour Monsieur.

— Bonjour Messieurs.

— Excusez notre tenue, nous avons vécu une aventure assez extraordinaire, nous avons été séquestrés dans le camp militaire.

— Ne me racontez pas tout, ce n'est pas mon travail. Je suis seulement le passeur.

— Oui, nous raconterons tout à la police. Pouvez-vous nous mener de l'autre côté du lac ?

— Bien sûr.

— Nous n'avons pas d'argent pour payer.

— J'ai l'habitude. Montez.

Nous embarquons. Je trouve quand même ce type louche. Voir deux hommes nus arriver et ne même pas vouloir entendre une explication. Nous quittons le rivage et entrons dans une nappe de brouillard. Lorsque nous ressortons, nous sommes en face d'une île. Celle-ci est éclairée par un rayon de soleil qui a percé les nuages. L'île a deux falaises de chaque côté, une crique au milieu, une forêt sombre au fond de celle-ci, une tour fortifiée sur la gauche. L'homme se dirige vers l'île. Je lui demande :

— Excusez-moi, nous préférerions aller de l'autre côté du lac et ne pas nous arrêter sur l'île.

— Je suis désolé, me répond-il, je ne peux pas, j'ai des ordres.

Je me demande si nous ne sommes pas toujours dans un jeu télévisé. Après le simulacre d'exécution, l'émission continue. Nous entrons dans la crique, l'homme nous aide à débarquer. Il y a une stèle avec l'inscription suivante :

Liber scriptus proferetur, in quo totum continetur, unde Mundus judicetur. Judex ergo cum sedebit, quidquid latet apparebit, nihil inultum remanebit.

Je demande à Loïc :

— Ce doit être du latin, tu l'as appris ?

— Non. Attends, je vais demander. Monsieur, vous savez ce que cela veut dire ?

— Oui, on me pose chaque fois la question, c'est écrit : Le livre écrit sera produit, dans lequel tout est enregistré, pour que le Monde soit jugé. Donc quand le juge siègera, tout ce qui est caché apparaîtra, rien ne restera impuni. C’est tiré de la Messa di Requiem, de Giuseppe Verdi.

— Ce n'est pas très clair. À propos, comment s'appelle cette île ?

— L'Île des morts.

— Nous sommes morts ? demandé-je.

— Mais oui, vous ne le saviez pas ?

Cela me fait un choc de l'apprendre, un point positif quand même : il y a une vie après la mort et je la partage avec Loïc. Je regarde mon sexe, il est toujours là, je ne sais pas s'il fonctionne encore.

Ailleurs - L’Ange

Je suis un Ange et je m’ennuyais mortellement et éternellement au Paradis. Lorsque la place de cent vingt-huitième Juge s’est libérée, j’ai envoyé mon CV au RH divines. J’ai eu la chance d’être choisi. Mon travail consiste à juger les nouveaux morts et à les diriger vers le Paradis, le Purgatoire ou l’Enfer. Une lourde responsabilité, me direz-vous, pas vraiment car j’ai un Mac avec un logiciel de JDAO, Jugement Dernier Assisté par Ordinateur, qui me facilite bien la tâche.

Ce travail a beaucoup d’avantages. J’ai pu choisir le lieu où je reçois mes clients, une île inspirée d’un tableau d’Arnold Böcklin, et un passeur qui a la même orientation sexuelle que moi. Lorsque je quitte le Paradis, je perds mes ailes, qui sont encombrantes à la longue, et surtout je retrouve mon sexe, ce qui me permet des étreintes torrides avec le passeur. J’en ai aussi parfois avec mes clients les plus attractifs, en échange je ferme les yeux sur quelques péchés. Et Dieu, me direz-vous, pourquoi tolère-t-il mon comportement ? J’ai pu m’introduire dans le GOC, le Grand Ordinateur Céleste, et j’ai découvert que Son Fils est gay, ainsi que tous les Apôtres. Ils organisent régulièrement des orgies. Je Lui ai fait savoir que ces informations seraient révélées à Closer s’il me licenciait, Il me laisse tranquille depuis. J’ai aussi un accès à Internet et je peux écrire des récits érotiques pendant que le passeur traverse le lac pour aller chercher mes clients. Je m’inspire de la vie de ceux-ci.

Ce jour-là, je regarde par la fenêtre de la tour et je vois arriver deux ados aux cheveux roux. Je pense que ce sont les dernières victimes du camp militaire, je viens de m’occuper du gros homme qui l’avait organisé, je suis allé personnellement le précipiter avec sa chaise roulante dans les escaliers qui descendent aux Enfers. Je consulte mon ordinateur : ils s’appellent Loïc et Damien. Ils frappent à la porte, je les fais entrer et les salue :

— Bonjour Messieurs, bienvenue sur mon île, prenez place.

— Bonjour, me dit Loïc. Qui êtes-vous ?

— Je suis le Juge. Appelez-moi simplement L’Ange.

Nous nous asseyons. Je continue :

— Je suis chargé de déterminer comment s’est déroulée votre vie terrestre, ce que l’on appelle le Jugement Dernier, vous saurez ensuite si vous pouvez monter au Paradis.

Ils me dévisagent comme si je plaisantais, il n’ont pas encore réalisé que c’est sérieux et pas un jeu. Je regarde mon écran :

— Cela s’annonce bien pour vous. Vous avez contribué à sauver plus de sept milliards de personnes, vous avez autant de points positifs. Même si l’on enlève un point pour chaque sodomie et chaque fellation, il vous en reste encore bien assez. Vous pouvez aller directement au Paradis sans passer par le Purgatoire.

— C’est bien, me dit Loïc, mais, au Paradis, serons-nous des Anges, comme vous ?

— Oui, c’est exact.

— Nous perdrons notre sexe ?

— Tout le monde sait que les Anges n’en ont pas.

— Nous ne pourrons plus baiser ?

— Non, on ne peut pas tout avoir, la vie dans la félicité éternelle, fréquenter Dieu et tous ses Saints et en plus baiser, surtout entre hommes.

— Il n’y pas d’autre possibilité ?

— L’Enfer, mais je vous déconseille. Je suis allé voir, il y fait trop chaud. Et on vous obligerait à coucher avec des filles pour vous punir.

— Alors nous sommes condamnés à aller au Paradis ? me demande Damien. Notre vie a été si courte, nous n’avons pas eu le temps d’en profiter, et nous l’avons terminée d’une manière horrible.

J’ai pitié d’eux. Ils sont si mignons.

— Bon, dis-je. Je vais faire quelque chose qui n’est pas autorisé par le règlement.

— Vous n’aurez pas d’ennuis ? me demande Loïc.

— Non, j’ai passé un deal avec Dieu, il me fiche la Paix éternelle. Je vous propose de retourner sur la terre et de continuer votre vie.

— C’est merveilleux, me dit Damien.

— Oui, mais il y a trois conditions.

— Lesquelles ?

— La première : vous perdez vos sept milliards de points bonus, vous êtes de nouveau à zéro pour le prochain passage ici.

— Nous serons sages, affirme Loïc.

— J’en doute, enfin ce sera votre deuxième vie, pas la mienne. La deuxième condition : vous venez du monde #1, je ne peux pas vous y renvoyer. Vous irez sur le monde #2.

— Il y a plusieurs mondes ? me demande Damien.

— Oui, mais ils se ressemblent beaucoup. Vous ne serez pas dépaysés. Vous ne pouvez pas retourner sur le monde #1 car ce serait une résurrection. Elles sont réservées au Fils du Patron.

J’omets de leur dire qu’il y a déjà un Loïc et un Damien sur le monde #2, Je ne sais d’ailleurs même pas comment ils pourront cohabiter, peut-être comme des frères jumeaux ou autrement.

— Et la troisième condition ?

— Vous ne vous souviendrez plus de votre passage ici. Les hommes ne doivent pas savoir qu’il y a une vie après la mort. Je vous laisse cinq minutes pour réfléchir.

Ils n’ont même pas besoin de ce temps, ils me disent tout de suite qu’ils sont d’accord. Ils sont vraiment très amoureux. Je leur indique la marche à suivre :

— Le passeur vous mènera dans une grotte. Vous y verrez trois entrées. À droite, c’est pour le Paradis, au milieu pour le Purgatoire et à gauche pour l’Enfer. Entrez au milieu et marchez pendant 500 mètres environ. Vous trouverez une porte. Ignorez les avertissement et poussez-là. Vous passerez dans le monde #1. Est-ce clair ?

— Oui, me disent-ils.

— Eh bien, bonne chance, nous nous reverrons, le plus tard possible j’espère.

— Vous serez toujours là ? me demande Loïc.

— J’ai un CDE, Contrat à Durée Éternelle.

J’ouvre la porte et nous prenons congé. Ils partent avec le passeur. Je retourne à mon bureau, m’annonce avec le compte de Dieu dont j’ai trouvé le mot de passe (je ne vais quand même pas vous le dire), je déclenche l’alarme de la porte pour une heure. J’allume les caméras de surveillance.

Ailleurs - Damien

J’ai trouvé ce Jugement Dernier assez étonnant. Je n’y avais jamais cru et je l’aurais vu beaucoup plus solennel, pas ce fonctionnaire céleste devant son ordinateur. Le passeur nous mène dans la grotte. Il n’est pas possible de se tromper. La montée au Paradis est éclairée en bleu, il y a tellement de marches qu’on n’en voit pas le bout. Même chose pour l’Enfer, la descente est éclairée en rouge. Au milieu, le couloir pour le purgatoire, éclairé avec des néons blancs, il paraît aussi interminable. Je demande une dernière fois à Loïc s’il est d’accord de retourner sur la terre, il acquiesce et me prend par la main. Nous pénétrons dans le couloir.

Comme l’Ange nous l’a indiqué, nous arrivons vers la porte. Elle est signalée par un pictogramme vert. L’inscription suivante est peinte dessus :

Sortie de secours - À n’utiliser qu’en cas de danger.

Porte sous alarme. Tous abus sera puni d’un siècle de Purgatoire.

Nous n’hésitons pas, nous poussons la porte ensemble pour l’ouvrir.