Une histoire à découvrir
Camps de vacances (17)
25 juillet 2015 - Vingtième jour - Loïc
Je me réveillai très tôt et je ne pus plus me rendormir. Je pensais à Damien sur son lit d'hôpital. À 5h45, le réveil sonna. Katarina me laissa aller à la salle de bain pour commencer pendant qu'elle mettait des croissants au four. Pendant le petit déjeuner, elle me dit :
— Je te présente mes excuses pour hier soir.
— Pourquoi ?
— Tu n'as rien senti ?
— Je croyais que c'était un rêve. J'avais quand même un doute. Je ne pourrais pas dire qu'une femme ne m'a jamais touché.
— Et moi je ne pourrais pas dire que je n'ai jamais branlé un homme. Mais c'était dans un but scientifique.
— Un but scientifique ? Tu n'avais jamais vu un homme éjaculer ?
— Pendant mes études, nous avions quand même abordé ce sujet. Et un étudiant avait fait une démonstration. Mais c'était pour autre chose : je voulais voir si tu étais stérile ou pas, j’ai observé ton sperme au microscope.
— Suis-je normal ?
— Tout à fait. Je voulais être sûre que tu peux avoir des enfants.
— Pourquoi ?
— Je t'ai dit que mon amie et moi désirions nous marier, et nous aimerions avoir des enfants. Voudrais-tu être le père de l'un d'entre eux ?
Je fus abasourdi par cette question.
— Moi, le père de ton enfant ?
— Oui, mais pas tout de suite. Tu as tout le temps de réfléchir. J'attendrai que tu aies 18 ans, je pourrais aussi changer d'idée d’ici-là, toi aussi. Et je devrais te présenter à mon amie.
— Je suis totalement pris au dépourvu par ton idée. Pourquoi moi ?
— Parce que je te trouve mignon. Un genre de coup de foudre, même si ce n'est pas une attirance sexuelle.
— Mais si tu veux un enfant de moi, comment ferons-nous ? Aurons-nous quand même un rapport ?
— Il y a aussi l'insémination artificielle, mais c'est trop tôt de discuter de ces détails.
— Et je pourrais voir mon enfant, être son père et non pas un donneur anonyme ?
— Oui, c'est mon voeu. Je m'imagine que nous vivrons tous ensemble dans la même grande maison, Damien et toi, mon amie et moi, et de nombreux enfants. On peut toujours rêver.
— Tu as raison, on peut toujours rêver. Je réfléchirai à ta proposition, je ne peux rien te promettre.
— Je n'attends pas de promesse de ta part aujourd’hui. On verra bien ce que la vie nous réserve.
Nous quittâmes l’appartement vers 7h15, Katarina commençait sa journée à 8 heures. J’avais rendez-vous à cette heure-là avec le policier qui allait me ramener à la clinique. Je demandai à Katarina :
— Quand nous reverrons-nous ?
— Tu m’as dit que tu rentrais après-demain. Changes-tu de train ici ?
— Oui, mais je ne peux pas modifier mon billet.
— J’ai une idée. J’ai congé dimanche. Je viendrai te chercher tôt à la colo en auto. Tu pourras voir Damien avant de prendre le TGV.
— C’est parfait, merci beaucoup.
— Je suis le médecin responsable des soins intensifs aujourd’hui. C’est moi qui assisterai à son réveil. Je te téléphonerai dès que possible.
— Encore merci. Laisse-moi un message si je ne réponds pas, je serais peut-être occupé avec la police.
— Bien sûr.
Nous arrivâmes à l’hôpital. Le policier me reconnut, il avait vu ma photo. Il vint vers nous et se présenta :
— Commissaire Z, nous nous sommes déjà parlés au téléphone.
Nous le saluâmes, puis Katarina, qui devait prendre son service, me fit la bise en me disant :
— Aie confiance, tout ira bien avec Damien. À bientôt.
Je partis avec le policier pour la colo.
25 juillet 2015 - Vingtième jour - Damien
Je sortis lentement du brouillard. J’ouvris les yeux et regardai autour de moi. Je compris que j’étais sur un lit d’hôpital, entouré d’appareils. Deux femmes entrèrent précipitamment, l’une d’elle me dit :
— Bonjour Damien. Vous pouvez m’entendre ?
— Bonjour Madame, je vous entends très bien.
J’avais de la peine à parler car ma bouche était recouverte d’un masque.
— Je suis le Docteur Katarina D. et Madame A. est infirmière. Je vais vous examiner.
Elle retira la couverture et m’ausculta. Elle me demanda de respirer profondément plusieurs fois.
— C’est parfait, me dit-elle. Nous allons enlever le masque, vous pourrez parler plus facilement.
Je retrouvai mon souffle normal.
— Vous avez mal quelque part ? me demanda-t-elle.
— À la tête.
— C’est normal, vous avez eu une commotion cérébrale. On vous donnera un anti-douleurs. Vous n’avez pas d’autres blessures.
— Comment m’a-t-on retrouvé dans le camp ?
— Vous n’étiez pas encore dans le camp de la colonie de vacances, seulement en route à vélo. Vous avez fait une mauvaise chute.
— Une chute à vélo ? Je ne me rappelle pas d’avoir eu un vélo. Ils voulaient me tuer avec un pistolet.
— Vous tuer avec un pistolet ? Vous avez dû faire un cauchemar avant de vous réveiller.
— Et Loïc, vous l’avez retrouvé ?
— Loïc ? Il n’a que quelques égratignures, il a atterri dans un buisson de ronces. Je vais vous laisser reprendre calmement vos esprits, je reviendrai dans une demi-heure.
Elle sortit. L’infirmière contrôla tous les appareils et la perfusion, puis me quitta également. Je ne comprenais plus rien. Elle m’avait parlé d’une colonie de vacances. Je fis une supposition. C’était certainement l’armée qui nous avait libéré et cela devait rester absolument secret. S’il y avait encore eu des charges nucléaires, il fallait absolument éviter les fuites, ça aurait été le scandale du siècle, le pays aurait perdu toute crédibilité. Je décidai de ne pas parler des missiles à la doctoresse, elle n’était certainement au courant de rien.
Elle revint une demi-heure plus tard comme prévu. Je lui racontai que j’avais passé les trois dernières semaines dans un ancien camp militaire et que tous mes camarades avaient disparu les uns après les autres. Elle eut tout d’abord l’air perplexe, puis eut une idée :
— Je pense que votre cerveau a modifié certaines parties de votre mémoire suite à l’accident. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel cas. Mon père est un psychiatre réputé, je vais lui téléphoner.
Elle me laissa à nouveau seul. L’infirmière revint avec un petit déjeuner et me demanda si je désirais manger. Je réussis à avaler un peu de pain, malgré une nausée. Je bus de l’eau. Je me sentais déjà mieux. Elle m’enleva ensuite le cathéter de la vessie. Lorsque la doctoresse revint, je le lui demandai l’heure :
— Il est 14 heures, nous sommes samedi. Vous avez eu l’accident hier après-midi. On vous a gardé dans le coma jusqu’à ce matin. J’ai plusieurs nouvelles. Tout d’abord j’ai parlé à mon père, il est très intéressé par votre cas. Il est le directeur d’une clinique privée dans la région, où les managers viennent soigner leur burnout et les people se désintoxiquer. Il demande très cher, ça lui permet de financer ses recherches. Il vous propose de vous rendre dès que possible dans sa clinique, nous vous transporterons en ambulance. Je pense que ce pourrait être déjà ce soir. Vous récupérez très bien. Vous êtes d’accord ?
— Oui, mais n’est-ce pas trop cher ?
— Il vous fera un prix spécial, vous ne payerez pas plus qu’ici. Et deuxième nouvelle, j’ai enfin pu atteindre vos parents. Ils devaient de toute façon rentrer cet après-midi, ils étaient en route pour l’aéroport. Ils sont d’accord, votre père a un collègue qui s’est fait soigner dans cette clinique, il connaît sa réputation et m’a dit que le prix n’avait aucune importance. Il désire que vous guérissiez.
— Alors ça joue.
— Encore une chose. De graves événements se sont déroulés à la colonie, le directeur s’est suicidé, il est accusé d’avoir filmé illégalement les participants pour revendre les vidéos. Il s’est suicidé. Les journalistes sont à l’affût et ça arrangera tout le monde si vous êtes dans cette clinique. Elle est gardée 24 heures sur 24 à cause des célébrités qui y séjournent.
— Quand reverrais-je Loïc ?
— Demain, je le conduirai à la clinique. Mon père aimerait qu’il y reste quelques jours, pour vous aider à retrouver la mémoire.
— Tout est parfait.
— Reposez-vous maintenant.
C’était étonnant, le directeur de la colo qui s’était suicidé, comme celui du camp. J’hésitai, avais-je eu la mémoire qui avait été altérée par l’accident ou avais-je vraiment vécu au camp militaire ? Je me rappelai clairement de chaque instant. Le déplacement à la clinique pouvait aussi être ordonné par l’armée qui allait m’y faire un débriefing. On me proposerait peut-être la Légion d’honneur si je m’engageais à garder le secret. Je ne comprenais toujours pas comment Loïc avait survécu.
25 juillet 2015 - Vingtième jour - Loïc
Pendant le trajet, le policier m’expliqua comment l’enquête s’était déroulée :
— Nous surveillons les sites illégaux et transférons toutes les nouvelles photos pour les comparer avec notre logiciel. Nous avons des comptes sur ces sites.
— Pourquoi ne pas les faire fermer ?
— Ils sont situés dans des pays où les autorités sont corrompues. Nos demandes d’entraide judiciaire ne reçoivent pas de réponse ou beaucoup trop tard, lorsque les sites ont déjà changé de nom et d’adresse. Nous préférons rechercher les auteurs des vidéos.
— Pourquoi les tournent-ils en France ? Ils pourraient les faire dans ces pays.
— Les clients payent plus chers pour des « acteurs » locaux avec le son en français. Les vidéos vous concernant ont été mises en ligne quelques jours après votre appel. Nous avons fait une enquête sur le directeur de la colo et avons découvert qu’il avait déjà été impliqué dans une affaire de ce genre, sans pouvoir être condamné faute de preuves. Nous avons décidé d’intervenir pendant que vous étiez au camp.
— Pourquoi ne pas attendre la fin des vacances ?
— Nous avons aussi trouvé que le directeur avait vendu la colo et avons pensé qu’il pourrait s’enfuir. Nous avons découvert des caméras dans l’infirmerie et dans quelques cabines de douches.
— Et le médecin, vous avez enquêté sur lui ?
— Il a disparu, nous le recherchons pour l’interroger.
— Devrais-je témoigner au procès du fils du directeur ?
— Je ne pense pas, ce serait de toute façon à huis clos. Reprenez quand même contact avec l’avocat. Vous pourriez vous porter partie civile.
— C’est quoi ?
— Vous pourriez obtenir une indemnisation.
— Et que va-t-il se passer cet après-midi ?
— Nous avons mis les locaux concernés sous scellés. Vos camarades vont revenir du camp en car. Nous tiendrons les journalistes à distance. Vous serez informés de la situation, puis on proposera une aide psychologique à celles et ceux qui le désirent. Le soir, il y aura la fête traditionnelle pour la fin de la colonie. Nous permettrons aux journalistes de tourner quelques images à distance, en floutant les visages, en espérant qu’ils vous laisseront tranquilles par la suite. Demain, transfert en car jusqu’à la gare du TGV et protection jusqu’à la montée dans le train.
— La doctoresse viendra me chercher plus vite.
— Oui, je donnerai des ordres pour qu’on la laisse passer.
Peu avant l’arrivée, le policier me demanda de me coucher sur le siège arrière de la voiture. Il me couvrit avec son imperméable beige car il voulait éviter qu’on me photographie. À la colo, seul le réfectoire était accessible. Ce fut la journée la plus longue de ma vie. J’attendais avec impatience les téléphones de Katarina. Le premier fut pour m’annoncer le réveil de Damien. Le second pour me dire qu’il avait l’esprit un peu troublé, il parlait d’un ancien camp militaire. Heureusement il se rappelait de moi. Lors du troisième, Katarina me demanda :
— Serais-tu d’accord de passer quelques jours avec lui à la clinique ? Tu pourrais lui parler du séjour à la colonie, du théâtre, tu as certainement pris des photos.
— J’ai encore des vacances, mais mon billet de TGV ne sera plus valable.
— C’est un détail, nous t’en achèterons un autre, en première classe même.
— C’est OK, j’aviserai mes parents et je leur expliquerai.
— À demain matin, à 9 heures. N’oublie pas de prendre les affaires de Damien avec toi. Je ne te rappelle pas s’il n’y a rien de nouveau.
— À demain. Et pour le bébé, je suis d’accord.
— Déjà ? Tu as encore le temps d’y penser.
Le reste de la journée se déroula comme prévu. Mes camarades revinrent vers 15 heures. Je n’eus pas envie de participer à la fête, je ne dansais toujours pas assez bien, et j’aurais aimé le faire seulement avec Katarina. Après le dîner, je montai me coucher.
26 juillet 2015 - Vingtième-et-unième jour - Loïc
Les lumières de la chambre s’allumèrent au milieu de la nuit et je fus réveillé en sursaut. Quatre camarades m’immobilisaient sur mon lit, deux me tenaient les bras et deux les jambes. Nathan était debout, l’air triomphant :
— Tu es enfin seul, ton grand dadais n’est plus là pour te protéger. Je n’aime pas les pédés.
Nathan tenait un rasoir et de la mousse à raser.
— Dis plutôt que tu es jaloux que j’aie une bite plus longue que la tienne, lui dis-je.
Les autres rirent. Nathan me baissa mon caleçon, il aspergea mon pubis et mes testicules de mousse et commença à me raser. Je me laissai faire. Soudain la porte s’ouvrit et un moniteur entra.
— Arrêtez immédiatement, lâchez-le. Loïc, ça va ?
— Ce n’est rien, répondis-je, les poils repoussent.
— Nathan, tu as de la chance que ce soit le dernier jour, j’ai déjà fermé les yeux quand je t’ai surpris en train de descendre dans la chambre des filles, tu n’est pas digne de confiance.
Les autres rirent à nouveau, ainsi Nathan était toujours puceau, contrairement à ce qu’il nous avait affirmé.
— Loïc, demanda le moniteur, tu veux dormir dans ma chambre ?
— Non, je n’ai pas peur d’eux.
— Je ferai des rondes, c’est habituel le dernier jour. Retournez vous coucher.
Nathan s’excusa :
— Je n’aurais pas dû faire ça. On reste amis ?
Il me tendit la main et je la lui serrai. Les autres l’imitèrent. Nathan ne put s’empêcher de dire en se recouchant :
— N’empêche que tu est quand même un sale pédé.
Je ne répondis pas, remontai mon caleçon sans même m’essuyer, pensai à Damien que j’allais revoir dans quelques heures et me rendormis.
Je me levai tôt, cherchai une cabine de douche qui n’avait pas de scellés, regardai mon pubis à moitié rasé. Mes camarades étaient aussi éveillés lorsque je revins dans la chambre. Nous ne nous dîmes rien. Je préparai mon sac et celui de Damien et descendis tout de suite au réfectoire pour le petit déjeuner. Je pris congé des participants à l’atelier de théâtre et de ceux qui vinrent vers moi. Je ne saluai pas Nathan et sa bande.