Une histoire à découvrir
Camps de vacances (19)
27 juillet 2015 - Dernier jour - Loïc
Je me réveillai quelques minutes avant l'arrivée de l'infirmière, vers 8 heures. Elle frappa et entra, poussant un chariot avec les plateaux du petit déjeuner. Elle ouvrit les rideaux. Le soleil inonda la chambre, de l'air frais entra par la fenêtre restée ouverte.
— Bonjour Messieurs, bien dormi ?
— Très bien, répondis-je, la nuit a été un peu courte.
— J'imagine, dit-elle avec un clin d'oeil. Vous pourrez vous reposer plus tard, Je vous installe sur le balcon ? Le temps est magnifique.
— C'est une excellente idée, dit Damien.
L'infirmière mit les plateaux sur la table du balcon. Je repoussai ma couette, il faisait très chaud et la climatisation n'était pas encore enclenchée. J'allais me lever lorsque je réalisais que j'étais nu. L'infirmière le remarqua, elle alla chercher des peignoirs dans une armoire et nous les tendit :
— Voilà pour vous couvrir. Vous pourrez aussi les utiliser pour aller au spa.
— ll y a un spa ?
— Oui, cette clinique est comme un hôtel 5 étoiles. Nous avons une clientèle très exigeante.
— Pourrais-je vous demander quelque chose ? dit Damien.
— Bien sûr.
— Nous avons quelque chose à fêter ce matin. Pourriez-vous nous apporter une bouteille de champagne ? Une demi suffira, c'est juste pour trinquer.
— Vous avez votre anniversaire ?
— Non, c'est autre chose.
— Excusez-moi d'avoir été indiscrète, la clinique offre une bouteille aux personnes qui ont leur anniversaire.
— Je paierai séparément.
— Je vous l'apporte tout de suite.
Elle quitta la chambre, nous laissant seuls.
— On se douche avant le déjeuner ? me demanda Damien.
— Non, nous aurons bien le temps plus tard.
Nous passâmes nos peignoirs en restant nus dessous, enfilâment des pantoufles et nous assîmes sur le balcon. Le petit déjeuner était digne d'un palace : gros croissants, viennoiseries, baguette, assiette de viande froide, œufs brouillés avec du saumon fumé, fromage, salade de fruits. L'infirmière apporta le champagne et deux coupes. Elle le déboucha, nous servit et mit la bouteille dans un seau à glace. Nous trinquâmes. Damien me dit :
— Je me sens très bien, je vais rentrer à Paris dès que possible. Tu feras le voyage avec moi ?
— Évidemment. Tu es bien pressé, nous pouvons rester quelques jours ici et profiter de la vie aux frais de la princesse. Je désirerais aller au spa.
— Tu as raison. C'est le médecin qui décidera de toute façon.
Nous prîmes tout notre temps pour manger. Lorsque nous eûmes fini, nous nous levâmes et nous embrassâmes, un très long baiser. Nous n’entendîmes pas que quelqu’un était entré. C’étaient les parents de Damien.
— Excusez-nous, nous vous dérangeons ?
— Oh, dit Damien, vous ici ?
Il leur fit la bise, puis me présenta :
— C’est Loïc, mon… Nous étions ensemble à la colo.
— C’est incroyable, dit le père, nous apprenons que notre fils a eu un accident, nous nous faisons du souci, nous roulons une bonne partie de la nuit pour le rejoindre après un long vol, et nous le trouvons en train d’embrasser un garçon.
— Ne t’en fais pas Paul, dit la mère, c’est bon signe, ça veut dire qu’il est guéri.
— Oui, répondit Damien, je suis déjà guéri, j’ai retrouvé ma mémoire. Je pense que je devrais quand même rester quelques jours en observation.
— Oui, dit le père, et pour, comment dire, faire plus ample connaissance avec ton ami.
— Paul, dit la mère, j’ai toujours pensé que Damien était gay.
— Moi aussi, soupira le père. Enfin, cela nous évitera un coming out laborieux. Je vais voir si l’infirmière peut aussi nous servir un petit déjeuner et nous apporter une deuxième bouteille de champagne. J’espère quand même que nous aurons des petits-enfants.
— C’est déjà prévu, dis-je.
Damien me regarda, il avait l’air étonné.
Ailleurs - Épilogue - L’Ange
Ce jour-là, je regarde par la fenêtre de la tour et je vois arriver deux vieillards aux cheveux blancs. Je les reconnais immédiatement, ce sont les deux ados qui étaient morts dans le camp militaire et que j’ai laissés retourner sur la terre. Cela fait exactement 80 ans jour pour jour qu’ils étaient déjà devant moi. Je consulte mon ordinateur, il affiche une fenêtre avec le texte : « Erreur inconnue no 345782 ». Ils frappent à la porte, je les fais entrer et les salue :
— Bonjour Messieurs, bienvenue sur mon île, prenez place.
— Bonjour, me dit Loïc. Qui êtes-vous ?
— Je suis le Juge. Appelez-moi simplement L’Ange.
Nous nous asseyons. Damien a l’air absent, il regarde dans le vide. Loïc me dit :
— Il a la maladie d’Alzheimer, il ne se rappelle plus de rien. Quelle est votre fonction ?
— Je suis chargé de déterminer comment s’est déroulée votre vie terrestre, ce que l’on appelle le Jugement Dernier, vous saurez ensuite si vous pouvez monter au Paradis.
Il me dévisage comme si je plaisantais, il n’a pas encore réalisé que c’est sérieux et pas un jeu. Je regarde mon écran :
— Mon ordinateur est en panne, vous avez provoqué une erreur dans le programme. Il faut dire que c’est la deuxième fois que vous venez chez moi, ce n’était pas prévu.
— Je ne me souviens plus, me dit Loïc.
Je lui raconte toutes les circonstances de leur premier passage. Damien n’écoute pas, il est toujours dans le vague.
— Pourriez-vous me raconter votre vie après votre retour sur la terre, puisque je ne peux pas regarder sur mon ordinateur ?
— Nous avons retrouvé nos souvenirs des deux mondes ensemble en nous branlant. Nous avons décidé de n’en parler à personne.
— C’était une sage décision.
— Nous sommes rentrés à Paris trois jours plus tard, avons repris la vie habituelle en nous voyant le week-end. Je vous passe les détails.
— Oui, seulement les épisodes les plus importants.
— J’ai décidé de devenir médecin. Les quelques heures passées avec Katarina, la doctoresse qui avait soigné Damien, m’avaient fait découvrir ma vocation. J’ai fait mes études dans l’hôpital où elle travaillait. Je suis devenu urologue et j’ai terminé comme professeur dans ce CHU. J’ai toujours respecté la pudeur de mes patients en faisant la différence entre le sexe et la réalité.
— Pourriez-vous aussi me parler de Damien ? Je suppose que vous avez passé votre vie avec lui puisque vous arrivez en même temps.
— Damien a renoncé à faire une carrière militaire, le séjour au camp l’avait dégoûté. Il a fait une école de théâtre, également dans la même ville. Il est devenu par la suite un metteur en scène célèbre. Jeremy, que j’avais connu à la colo, était son acteur fétiche. Damien aimait bien les hommes nus sur la scène. Je me rendais souvent aux premières aux quatre coins de la France et de l’Europe. Je dois avouer que nous finissions la soirée dans notre chambre d’hôtel avec Jeremy.
— Vous êtes-vous mariés ?
— Oui, et nous avons eu quatre enfants avec Katarina et son amie, aucun n’a le même père et la même mère, nous avons essayé toutes les combinaisons. Nous avons vécu tous ensemble dans la même maison. Notre vie familiale s’est déroulée très calmement.
— Et depuis quand Damien est-il malade ?
— Depuis trois ans environ. Vous devez savoir qu’on ne peut toujours pas soigner cette maladie après des décennies de recherche et qu’il y a de plus en plus de malades à cause du vieillissement de la population. Cela devient un véritable fléau, il manque de soignants et les malades sont regroupés dans de vastes hôpitaux sans âme.
— Et comment êtes-vous morts ?
— Nous nous sommes suicidés avec l’accord de nos proches. Comme ancien médecin, j’ai pu me procurer facilement les produits nécessaires. J’étais également atteint dans ma santé.
— Savez-vous que vous risquez d’aller en Enfer ?
— Je n’y avais même pas pensé, je pensais que la vie après la mort n’était qu’une illusion.
— Comme l’ordinateur est en panne, c’est moi qui décide. Vous allez au Paradis.
Après tout, c’est moi qui ai écrit l’histoire de Loïc et Damien, il ne sont que des charges magnétiques sur le disque d’un serveur. Je peux bien décider.
Damien ne répond rien. Je me lève et les accompagne vers la porte avec le passeur. Je les salue, ils commencent leur interminable ascension vers le Paradis. Je reste jusqu’à que je ne puisse plus les apercevoir.
Le passeur me demande :
— Je vais chercher le client suivant ?
— Non, ces deux m’ont attristé. Les morts attendront, ils ont l’éternité devant eux.
Je me retire au sommet de la tour, le passeur m’y rejoint et nous baisons pendant des heures. Nous avons aussi l’éternité devant nous.