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Une histoire à découvrir

Abdel et Nicolas (4)

— On se le prend ce bain, avant qu'il ne refroidisse ? Dit Abdel, en se levant pour s'étirer.

Mais, Nicolas n'eut pas l'air de l'entendre. Encore sous le coup de son histoire, il resta assis au bord du lit. Il voulait en savoir plus.

— Dis-moi, Abdel, tu n'es pas obligé de me répondre si tu n'en as pas envie, mais, j'aimerais savoir un truc à propos de toi et Dominique.

— Quoi donc ?

— J'aimerais savoir qui de vous deux a deviné le premier.

Abdel se recueillit un instant, se replongeant dans l'atmosphère de la cité cette année-là, il y avait un peu plus de seize ans. Il réalisa que c'était la première fois depuis la mort de Dom qu'il remontait si loin dans leur passé commun. Il craignit un instant que cela rouvre certaines plaies, mais non, au contraire, il se mit à sourire, puis se rassit finalement à côté de Nicolas.

— Aucun de nous deux n'a deviné. C'est moi, un soir, qui lui ai fait comprendre mon attirance. Je me souviens, c'était bientôt la rentrée. Chacun allait reprendre sa vie normale. Le centre aéré, c'était terminé pour moi, au moins jusqu'à l'été suivant, et ça me torturait vraiment trop qu'on se sépare sans que j'aie pu lui dire ce que je ressentais. Il fallait qu'il sache. C'était plus fort que toutes mes belles résolutions… Les mômes venaient de donner leur spectacle. On était fiers. On les préparait depuis des semaines et ça s'était super bien passé. Tout le monde était rentré chez soi, et nous deux on était restés en dernier pour finir de ranger la scène, le matériel, les chaises… On était vannés. Je nous revoie. On était assis au bord de l'estrade où les plus grands venaient de jouer leur pièce de théâtre et les plus petits leur spectacle de danse. On se disait qu'on était contents… On rigolait en se rappelant déjà quelques anecdotes de la représentation. Puis, comme ça, tout à coup, je me suis lancé. Ça faisait des jours que j'y pensais, que j'attendais de trouver le bon moment et, pof, d'un coup ça m'est venu. Je lui ai simplement dit que je me sentais bien avec lui. En lui disant ça, je l'ai regardé d'une manière… — Avec un regard à l'intérieur, il revécut l'instant. — D'une manière qui était sûrement plus claire que certains mots… Et ça n'a pas manqué, je l'ai vu comprendre et ne pas y croire dans la même seconde. Je crois me souvenir qu'il a rigolé un peu, puis il m'a dit un truc du genre "Ma parole, tu ne serais pas en train de me brancher ?". J'ai essayé de deviner s'il espérait une réponse positive. Il avait l'air tout perturbé derrière son sourire. Je lui ai répondu "C'est possible", en me disant qu'au pire je pourrais me rétracter avec une pirouette au cas où ça le choquerait. De ma vie je crois que mon cœur n'a jamais battu aussi fort. Là, je le revois, il est devenu tout sérieux, presque affolé, et je ne sais plus ce qu'il m'a dit… Attends, ah oui, c'est ça, il m'a demandé à quel point j'étais bien avec lui, quelque chose dans ce style. Au lieu de lui répondre, je me suis approché, il n'a pas reculé, alors je l'ai embrassé. Je n'oublierai jamais. J'avais dix-neuf ans, presque vingt, et c'était la première fois que j'embrassais un garçon. On a eu envie d'aller plus loin direct. Ensuite, et bien, on n'a plus jamais réussi à se quitter… Voilà.

Nicolas avait bu son récit, aussi sage et captivé qu'un enfant à qui l'on raconte un conte merveilleux. Il était parti avec eux. Il les avait vus s'embrasser sur l'estrade, dans cette salle polyvalente.

— C'est comme une scène de film, dit-il.

Cette remarque naïve fit rire Abdel.

— Et nous deux, tout à l'heure, dans le champ, sous l'orage, ce n'était pas comme une scène de film ?

— Si… Je ne sais pas… C'était magique.

Abdel le contempla un instant. Décidément, ce qu'il pouvait être touchant, son petit blondinet d'amoureux quand il avait ce regard pur.

— Tu es vraiment trop, murmura-t-il en lui frôlant la joue.

Nicolas eut alors cette initiative surprenante qui acheva de le faire fondre : il lui prit la main, celle qui le touchait, sans rompre le lien qui unissait leurs regards, et lui en embrassa le creux. Que cette délicatesse du dernier romantisme (mais en avait-il seulement conscience?) émanât de ce gosse à peine apprivoisé aux manières un peu rudes était plus qu'inattendu. Si lui, Abdel, parvenait à toucher son petit cœur rugueux au point de lui inspirer de tels gestes, peut-être de grandes choses seraient-elles possibles entre eux. Peut-être bien…

Ils s'embrassèrent avec une ferveur nouvelle. De sa langue curieuse Nicolas exigea de la sienne des réponses sans détour, réponses qu'il prit un bonheur ineffable à lui offrir. Il était si tenté de se laisser aller vraiment avec lui, de revivre l'échappée belle, comme au temps de Dom, au temps des jours heureux. En plus, le garçon avait l'air prêt. Il prenait de l'assurance. Son élan vers lui n'avait rien d'une provocation. Il avait soif d'apprentissage, soif d'expérimenter le don de lui-même. Ça crevait les yeux. Les délices presque oubliés de l'osmose amoureuse, peut-être pourrait-il les retrouver avec ce jeune garçon en manque d'affection, attachant et sensuel, dont la vie n'avait été que trop privée d'insouciance… À nouveau, il eut envie de lui. Violemment. Cela lui fit presque peur. Comme il aimait sa bouche malléable sous la sienne, et son corps charmant qui portait la nudité comme un vêtement idéal. Il allait lui injecter toute sa virilité, lui infliger un plaisir qu'il n'oublierait pas. Il allait lui ouvrir l'horizon, boire son souffle, et sous son sexe le sentir naître au bonheur. Il allait le convaincre de sa chance, cette chance inouïe, au fond, d'être un garçon en pleine santé, jeune et désirable, et de toute évidence doué pour le plaisir. Ils se réconcilieraient avec la vie ensemble.

À force de s'éterniser, leur baiser fit se déclarer un incendie prévisible. Ce regain de désir, cette nécessité impérieuse de pousser plus loin leur découverte mutuelle, de vérifier la tangibilité de leur complicité naissante, les tendit l'un vers l'autre.

— C'est dingue, j'ai déjà re-envie de toi, dit Nicolas.

— Viens là, face à moi, l'invita Abdel en se tapotant les genoux.

Aussitôt dit, aussitôt fait, le garçon enfourcha ses belles cuisses déliées pourvues d'une fine toison brune et lui noua les bras autour du cou. Son empressement fit sourire Abdel. N'ayant aucune expérience encore, le désir de son jeune compagnon n'était guidé que par sa radieuse spontanéité. Chercher un plaisir abouti ensemble ne pourrait qu'être un pur bonheur, aussi loin qu'ils iraient… Déjà, le tenir entre ses bras, contempler son visage embelli par le désir, c'était un privilège… Ils prirent le temps de se découvrir mieux. Leurs mains contemplèrent, leurs yeux caressèrent, ils se respirèrent. Happé par l'instant, Nicolas semblait avoir oublié ses angoisses. Le corps d'Abdel le captivait au delà des mots, sa peau d'abord, son grain fin, la subtile animalité de ses effluves, et sa bouche affectueuse aussi. Que dire de l'intelligence de ses doigts sur lui, de son sexe érigé qu'il sentait vivre contre le sien ? Tout en lui l'invitait, absolument tout. Il avait envie de se mélanger à lui, c'en était presque intenable. Leurs gestes se répondaient sans fausses notes, leurs envies concordaient. C'était à peine croyable de découvrir cette émulation, cette entente, de la savoir possible.

Abdel, en état de grâce, lui laissa tout le temps de se familiariser aux merveilles de l'altérité sensuelle. Il répondit simplement à ses baisers et ses caresses, ne laissant paraître de son impatience à le posséder que son érection. Le combler en prenant le temps allait être divin. Il le savait. Un moment, entre deux baisers, il joignit leurs sexes dans sa poigne caressante. Nicolas, immédiatement, se crispa presque comme sous l'effet d'une brûlure.

— Oh, merde… J'aime trop ça… Fit-il en laissant son front collé au sien.

Décidément, la moindre stimulation sexuelle avait sur ce jeune mâle l'effet de l'essence sur le feu ! Abdel n'insista pas.

— Tu ne voudrais pas me la mettre, plutôt ? Suggéra sourdement Nicolas.

— C'est dans mes projets.

— Je veux dire maintenant, dans cette position, lui susurra-t-il avec un regard lascif qui en disait long.

— Tu es si pressé ?

— J'en crève d'envie. Et, cette fois, je te promets, je vais tenir plus longtemps.

— Où sont les capotes ? Je les avais posées là.

— Je ne sais pas. Elles ont dû tomber. On pourrait faire sans… J'aimerais bien te sentir jouir en moi.

Abdel déglutit. La simple évocation venait de le faire durcir d'un cran supplémentaire. Il hésita cependant.

— Si j'ai bien compris, tu n'as touché personne depuis des siècles, et moi j'étais puceau il y n'a pas une demi-heure. Je prends soin de moi, en plus. Aucune chance que je te file une merde.

— Ce n'est pas la question…

— On peut avoir confiance l'un en l'autre, plaida Nicolas.

Ils se regardèrent bien au fond des yeux. Il avait raison.

— Viens sur moi, l'invita Abdel, en se tenant le sexe.

Ravi, Nicolas se suréleva pour se positionner dans le bon axe, se posa sur le gland dense comme du bois et eut à peine à forcer. Son petit trou émoustillé céda dès la première pression. Il se laissa descendre, s'enfila sur lui centimètre par centimètre en se pâmant avec des soupirs en "ô" qui frisaient le gémissement. Cette fois, il allait savourer l'acte en toute lucidité. Abdel, surveillait tout ce qui passait dans l'aigue-marine de ses prunelles. C'était si fort de le voir fondre de satisfaction sous sa lente pénétration, et ça faisait tellement de bien de se sentir autant désiré. Les yeux plus brillants que jamais, le visage rose de satisfaction, Nicolas ressemblait à un ange… Pas un instant, Abdel ne le vit exprimer la moindre douleur, au contraire, il rayonnait de joie. Une fois son sexe au chaud dans la gaine étroite et souple de sa chair, il lui reprit la bouche et le tint par la taille pour accompagner ses premiers mouvements de bassin. Puis, décidé à rester aussi passif que possible pour ne pas mettre davantage le feu aux poudres, il s'appuya en arrière sur le matelas et le laissa agir à sa guise. Le garçon, étonnamment à l'aise, sut mettre à profit sa liberté de mouvement. Toujours agrippé à sa nuque, il se mit à onduler du bassin plus franchement. Ce tout jeune homme avait une manière naturelle de bouger réellement torride. Leurs chairs s'épousaient à la perfection. Ça glissait tout seul, avec une facilité presque déconcertante. C'était savoureux, autant pour l'un que pour l'autre.

Le regarder prendre son plaisir tourmentait Abdel d'une joie douloureuse tant s'y mêlait une excitation aiguë. Il avait tellement hâte de le basculer sous lui et de lui pilonner dans les règles de l'art son petit cul gourmand. Néanmoins, pour l'heure, il fallait se retenir. Il prit sur lui en serrant les dents. Mais, ce fut le moment que Nicolas choisit pour accentuer l'amplitude de ses va-et-vient en gémissant. Si Abdel avait encore la volonté de retenir ses coups de reins, il ne put garder ses mains loin de lui une seconde de plus. Il lui empoigna les fesses et se mit à lui baiser poitrine et le cou, la bouche quand il voulait bien lui laisser, à pincer entre ses lèvres ses petits tétons qu'il lui tendait, attirants comme des bonbons. Malgré sa difficulté grandissante à se contenir, il le laissa s'exciter sur lui comme ça, sans chercher à le calmer. Il aimait trop le voir prendre feu. Bien évidemment, à ce régime-là, il devint délicat d'empêcher que les choses ne s'emportent. Nicolas, tout à la découverte de son plaisir, avait les yeux fermés la moitié du temps. Essoufflé, geignant à tout va, la sueur perlait sur son front et entre ses pectoraux. Son intuition lui dictait audacieusement les choses… S'il ne savait pas encore moduler l'afflux du plaisir, il avait tout de même une maîtrise de son corps magnifique. Il allait maintenant jusqu'à se retirer de lui presque entièrement pour mieux s'empaler jusqu'à la garde la seconde suivante. Lorsqu'il se mit à accélérer le rythme, il apparut clairement que le garçon comptait s'envoler vers la destination ultime sans plus se préoccuper de rien d'autre. Abdel n'arrivait plus à se retenir de soulever les reins en cadence pour mieux le rencontrer. Il allait être impossible de faire durer s'ils continuaient.

— Nicolas. Attends, Nicolas…

Il tenta de l'immobiliser, mais il était aussi difficile à freiner qu'un poulain emballé !

— On se calme, mon grand… On se calme…

— … ?

— On est en train de passer en mode baise, là.

— En mode baise ?

Nicolas, l'air égaré comme quelqu'un qu'on vient de sortir d'un rêve, ne fut pas certain de saisir toute la subtilité de la remarque.

— J'ai envie de faire l'amour, pas de te servir de sextoy. Je commence à me sentir seul, expliqua Abdel avec douceur.

— Oh, sans rire ? Désolé… Je croyais que tu prenais ton pied aussi.

— Je prends mon pied, bien sûr, mais ça va trop vite.

— C'est que ta queue me rend complètement dingue. Ça monte, c'est puissant. J'aimerais… Ça me donne envie que tu deviennes violent… Je te jure…

Il avait dit ces derniers mots très sincèrement, avec une drôle de flammes au fond des yeux, ensorceleur sans le vouloir. Une seconde hypnotisé, Abdel fut terriblement tenté de l'exaucer. Il ne faisait décidément rien pour l'aider à conserver le contrôle… Il dut s'ébrouer mentalement pour revenir à leur but : faire l'amour, se découvrir et, si possible, venir ensemble. La violence d'emmêlements débridés, c'était très excitant aussi, certes, mais on verrait ça plus tard.

— Et, après, tu vas te lamenter d'être venu trop vite…

— Oui, bon… Ce n'est pas faux, reconnut Nicolas.

Il se fit pardonner avec un doux baiser et, définitivement téméraire, lui lâcha le cou pour lui poser les mains sur les genoux, derrière lui. Dans cette position quelque peu périlleuse, il expérimenta une danse du ventre ralentie des plus délectables. Ses mouvements circulaires prodiguèrent à Abdel une impression de succion complète parfaitement étourdissante.

— C'est mieux comme ça ?

— C'est bon, souffla Abdel, de nouveau malmené par le plaisir.

Le gamin ne mesurait pas encore les conséquences de ses initiatives et il ignorait à quel point il l'enflammait. Cette manière qu'il avait de faire coulisser sa chair serrée sur son sexe immobile, c'était mortellement efficace… Abdel lui passa les mains sur le torse sans plus chercher à lui dissimuler ses émois. Tous ses nerfs dédiés au plaisir sexuel, mis en léthargie si longtemps, se remettaient à crépiter. Le seul spectacle du bonheur de son jeune partenaire le rendait fou : sa délectation manifeste à sentir sa queue en lui avec cette expression de beau martyr sur le visage, les ondoiements retenus de sa taille souple, ses jeunes muscles bandés, son sexe en érection totale au gland mouillé… Et cette manière, aussi, qu'il avait de renverser la tête en fermant les yeux dès qu'une vague de plaisir plus forte que les autres le submergeait, c'était trop beau… Oui, c'était à devenir fou. En plus, les efforts qu'il déployait pour se contrôler et garder ses yeux dans les siens le rendaient encore plus touchant. Il fronçait les sourcils, à l'écoute inquiète de lui-même, se mordait les lèvres. Parfois, il regardait ce sexe entrer et sortir de lui, comme pour y croire vraiment, mais toujours très brièvement, car la vision l'excitait trop. Il revenait toujours dans les yeux d'Abdel, Abdel qui n'en pouvait plus…

Celui-ci, avec un "Attends" oppressé, dut le stopper une nouvelle fois in extremis, le temps que la sève redescende un peu. Nicolas, davantage à son écoute, se figea sans résister. Les pulsations affolées du sexe de son tendre Abdel résonnaient perceptiblement au fond de lui. La sensation était stupéfiante. Le jeune garçon était à la fois rassuré et profondément étonné de découvrir l'ascendant qu'il exerçait sur son aîné. S'il savait que les hommes l'attiraient, il n'avait en revanche jamais songé que l'inverse puisse être vrai… C'était grisant aussi de prendre conscience de ce pouvoir. Il s'embrassèrent doucement pour calmer le jeu. Ils avaient le souffle court.

— Pourquoi tu te retiens encore ? Murmura Nicolas, qui mourait d'envie de reprendre la danse.

— Parce que je veux te savourer, monsieur l'impatient. Allonge-toi sur le dos.

Rempli de curiosité et de confiance, Nicolas obéit. Qu'Abdel semblât avoir des projets précis en tête laissait présager d'alléchantes minutes… C'était à lui de mener la danse. Les choses seraient nettement mieux maîtrisées. La température montait. Leur sensibilité, l'air lui-même, semblaient saturés d'électricité. C'était comme si l'orgasme qu'ils voulaient cueillir ensemble flottait déjà autour d'eux, tout près, quelque part, n'attendant qu'une étincelle pour les terrasser. Abdel, s'allongea sur un Nicolas à fleur de peau, tout frémissant d'attente. Il lui baisa les paupières, les pommettes, les lèvres. Sans se presser, il fit courir ses baisers sur son torse, insistant sur ses seins jusqu'à lui arracher un couinement délicat. Il progressa vers le bas. De la pointe de la langue, il lui chatouilla le nombril, se promena sur les reliefs de ses abdominaux et d'une aine à l'autre, en passant par le pubis couverts de poils châtains. Il lui effleura le sexe plusieurs fois, exprès. Son odeur de jeune mâle sain lui tournait la tête aussi sûrement qu'un alcool fort. Il sentait si bon la Vie… À force de passer tout près, de le flairer, de l'admirer, il n'y résista pas. Il entama prudemment une très lente fellation. Sa queue rose et lisse était aussi délicieuse qu'elle en avait l'air. Cette toute première fois à se faire sucer fit patienter Nicolas d'une manière infiniment agréable. L'ado ronronnait en lui caressant la tête, les yeux fermés, lévitant. Encore un nouveau plaisir grandiose… Un plaisir qui montait…

— Oh, la vache… C'est trop bon. Je te dis pas comment je kiffe…

Abdel jugea sage de ne pas trop prolonger les choses. D'autant que lui-même était fort tenté de le faire gicler entre ses lèvres. Lui aussi finissait par vouloir tous les plaisirs en même temps. Il fallait se calmer et ne pas perdre de vue l'objectif… Pour tromper l'ivresse il partit retrouver la beauté de son visage, revint à ses yeux. Ils se sourirent, s'embrassèrent goulûment en frottant leurs corps l'un contre l'autre. Abdel bougeait les reins comme pour simuler une lente possession.

— Je t'en prie, prends-moi. J'en peux plus, murmura Nicolas.

— Je sais.

— Tu me tortures exprès ? T'es un peu sadique dans ton genre.

— Mh. C'est pour la bonne cause.

Abdel lui caressa le visage avec amour. Quand il lui passa le pouce sur les lèvres, le garçon le lui happa et le suça, ses yeux provocants bien plantés dans les siens. Son doigt entre les douces muqueuses, Abdel sentit l'animal, en lui, se réveiller totalement. Il bandait à en avoir mal. Le regard changé, avec un calme nouveau, il s'agenouilla entre les jambes étendues de son jeune partenaire. Le dos bien droit, les paumes à plat sur ses cuisses, il admira un instant la beauté du garçon qui l'attendait. Puis, sans hâte, il glissa ses mains sur sa peau blonde et duveteuse, si soyeuse, du genou à l'aine, insistant sur l'intérieur des cuisses, là où c'est le plus sensible. Il recommença ce cheminement à plusieurs reprises et de longs défilés de frissons parcoururent l'épiderme de Nicolas. Mon dieu, qu'il était bon aussi de se faire masser ainsi ! Il plia les genoux pour qu'il l'atteigne partout. Dans cette posture offerte, où toute son intimité était exposée, il s'assoiffait de ce qui allait suivre. Abdel, tout caressant qu'il fût, en imposait. Comme il avait l'air différent, tout à coup, si sérieux… On lisait la convoitise du prédateur sur ses traits nobles de prince du désert. Il était superbe. Sa peau cuivrée, son visage, le velours de ses yeux, tout ce qui composait sa personne brillait dans la lumière chaude de la lampe de chevet, sa verge aussi, dressée, lisse et dure comme du métal. Nicolas ne pouvait s'empêcher de la convoiter du regard. Il avait hâte de se donner tout entier à sa puissance.

Il était à la limite de le supplier, quand Abdel se décida enfin. Il se rapprocha de lui, suffisamment pour que son gland le frôle, puis se mit à lui caresser les fesses avec insistance, en profitant pour les écarter encore un peu. Le cœur battant, Nicolas se fixa sur son visage. Il le vit nettement chavirer de désir alors qu'il se caressait le sexe à sa chair. La concupiscence faisait si bien étinceler ses yeux que c'en était hypnotisant. Il fit passer et repasser son gland sur son anus, ses couilles, son périnée. C'était insupportable tant c'était bon. En plus, il agissait avec une telle lenteur… Nicolas se mit littéralement à en suffoquer d'impatience. Alors, quand enfin il s'enfonça en lui, autant dire que le garçon crut en mourir de bonheur. Il en lâcha une longue plainte de soulagement.

— Maintenant, laisse-toi aller un max, dit Abdel en se calant bien au fond de lui.

— Oui…

Une fois tout entier introduit, Abdel, s'allongea à demi sur lui, lui passa les bras sous les aisselles, et ainsi en appui sur les coudes, amorça un limage bien en profondeur, consciencieusement.

— Oh, putain… C'est bon. Oh… Se pâmait Nicolas.

Se lancer à l'assaut, le dominer, prendre possession de lui tout entier, cela brûlait Abdel depuis le début de leurs galipettes, et sans doute depuis bien plus longtemps que cela… Il entendit son propre souffle en trembler. Ce petit mâle en rut, si désireux de se faire sauvagement culbuter, allait comprendre ce que voulait dire "faire l'amour". Nicolas, l'esprit et le cul merveilleusement occupés, se suspendit à son visage et vit son plaisir. C'était presque aussi captivant que de sentir le piston de son sexe lui fouailler le ventre. Était-il vraiment responsable de ce bonheur douloureux sur ses traits ? L'idée était grisante. Il voulut s'offrir plus encore. Il écarta les cuisses davantage, mit les mains sur son cul ondoyant pour mieux en suivre le ressac. Abdel avait le coup de reins ample et souple… La mécanique huilée de son corps avait quelque chose de parfait qui poussait à s'y abandonner. Il maintenait un rythme calme, avec la régularité d'un métronome. Nicolas, bercé, en divaguait de volupté. Chaque cellule à la fête, il s'entendait gémir en cadence. C'était plus fort que lui. Progressivement, Abdel accéléra, tout en lui enfonçant sa langue dans la bouche. Il accueillit celle-ci, y mêla la sienne avidement. Il était possédé par les deux bouts, par un homme qui le désirait. C'est tout ce dont il avait rêvé. Il était bien. Pour la première fois depuis une éternité, depuis la petite enfance sans doute, il était bien.

Encore loin de la puissance finale, Abdel s'autorisa à ne plus se retenir. Pour mieux laisser libre cours à l'agressivité du plaisir montant, il se mit en appui sur ses poings. Moins il le ménageait, plus Nicolas réclamait sa force. Ça, il en voulait ! Les bras maintenant mollement oubliés de part et d'autre de sa tête, les jambes ouvertes de plus en plus haut, les testicules prêts à décharger et le sexe congestionné, il se laissait totalement dominer par sa fougue, se demandant jusqu'où l'intensité de leur union allait grimper. Quand son regard divaguant ne partait pas en voyage vers le septième ciel, il prenait un air mi-implorant, mi-reconnaissant. Ses décibels montaient en intensité en même temps que la jouissance, mais il avait le visage détendu. Il aimait cela bien plus encore qu'il ne l'aurait cru possible. La puissance des sensations ne le crispait même pas. Il voulait se laisser submerger sans résister. Il était tout à lui, heureux, comblé. Il répétait "baise-moi" d'une voix épuisée. Ces mots-là, il avait tant rêvé de les prononcer. Il se demandait s'il n'allait pas mourir au moment de jouir, tellement c'était incroyable, déjà… Mourir comme ça… Oui…

Au cœur de toute cette folie, Abdel se radoucit, puis se retira, le laissant avec une sensation cruelle de vide et d'abandon. Mais, le dernier acte se profilait et il ne le fit pas languir longtemps. Il replongea son sexe en lui, se retira à nouveau l'instant d'après et répéta cela une dizaine de fois, très calmement, les dents serrées de devoir réunir tant de volonté pour ne pas jouir. Nicolas expirait un long râle de bonheur à chaque pénétration. Il restait ouvert entre chacune d'elles. Ça le rendait fou d'être à sa merci ainsi. Un plaisir, issu des tréfonds les plus mystérieux de son être, montait, se déployait. Il voulait jouir maintenant, ça devenait vital. Comme s'il avait lu dans ses pensées à cet instant, Abdel se saisit de ses jambes à la pliure des genoux, et se remit à l'assaillir avec plus d'agressivité. C'était un peu brutal, leurs corps se choquaient, claquaient l'un contre l'autre, et c'était bon. Pour le coup, le garçon se mit à crier des "oui" implorants qui partaient de plus en plus dans les aigus. Soudain, Abdel se fit langoureux de nouveau. Sans cesser ses va-et-vient, il se mit à lui caresser le sexe. L'heure était venue de le libérer.

— Regarde-moi, mon cœur. On va jouir ensemble, maintenant, dit-il.

Malgré l'ivresse quasi totale où le plongeaient cette main habile et ce sexe aux assauts générateurs d'apothéose, le garçon parvint à réunir suffisamment de conscience pour bien sentir l'orgasme enfler en lui. Lorsque la sublime bulle de jouissance éclata enfin, il s'en trouva aveuglé.

— Oh, maman, je vais mourir, gémit-il.

Et, ils s'arc-boutèrent ensemble. Alors que le sperme jaillissait de lui, l'éclaboussant jusqu'au menton, Nicolas eut l'impression de se dématérialiser. La lame de fond du plaisir traversa des zones de son être inconnues de lui-même. Quand son jeune amant cria son extase, que les spasmes de sa jouissance lui enserrèrent le sexe, Abdel fut terrassé à son tour. Dans un dernier coup de rein plus violent que les autres il l'inonda de son plaisir en rugissant. Était-ce de s'être tant retenu ? Était-ce l'amour ? L'orgasme fut aussi fabuleux pour l'un que pour l'autre. Sentir les jets d'Abdel au fond de lui, la puissance de son plaisir, ajoutèrent encore, si c'était possible, aux émois de Nicolas. C'était trop de joie. En retombant sur l'oreiller, le ventre encore creusé de spasmes, il en pleurait et en riait en même temps. Il se sentait bon et généreux, meilleur, et léger comme une flamme au vent. Il voulut sa bouche comme on cherche l'oxygène et la lui prit avidement dès qu'il se pencha sur lui.

Emboîtés, trempés de sperme et de sueur, les nerfs encore secoués de légères décharges orgasmiques, ils s'embrassèrent. Avec une sorte d'adoration, Abdel but ses larmes de joie et les gouttes de sperme qui maculaient son menton. Ils se sourirent un bon moment avec une émotion nouvelle au fond des yeux, en restant comme ils étaient, l'un sur l'autre et l'un dans l'autre. Nicolas fit le vœu qu'il ne se retire pas trop vite et fut exaucé. Abdel n'était pas du tout pressé de quitter sa chaleur. Il remuait même encore légèrement pour sentir les derniers échos du plaisir. Puis, débandant doucement, il s'assoupit sur sa chaleur moite.

Son esprit se mit à vagabonder. Ces trois dernières années, la douleur du deuil lui avait fait renoncer à tant d'espoirs, tant de désirs. Et pourtant, ce que Nicolas venait de lui offrir lui prouvait qu'il était peut-être largement temps d'y croire à nouveau. Jamais il n'aurait pensé connaître cela encore. Il le serra fort. Allait-il pouvoir l'aimer ? Le devait-il ? Mais, n'était-il pas un peu tard pour se poser ces questions-là ?

— Tu es en train de m'étouffer, fit Nicolas, aux anges de s'entendre dire cela.

— Pardon.

Ils s'enlacèrent plus confortablement et laissèrent le doux bruit de la pluie les bercer. Physiquement merveilleusement assouvi, Nicolas se sentait en plein séisme intérieur. Faire l'amour avec Abdel avait comme bougé des pièces du puzzle qui faisaient qu'il était lui… Sans comprendre la cause, il sentit les larmes revenir à l'assaut. Non, pas maintenant ! Non ! Catastrophé, il essaya bien de les contenir, de les cacher, de se soustraire à l'attention d'Abdel en tournant la tête, mais c'était trop tard. C'était irrépressible, et il l'avait vu. Protecteur et consolateur, sans avoir l'air de s'en inquiéter plus que ça, celui-ci le tint dans ses bras plus tendrement encore. Cette fois, le jeune garçon se laissa volontiers câliner. Il était tellement heureux, pour une fois, pourquoi cet effondrement ? Un long moment, il pleura toutes les larmes de son corps dans le cou de son cher Adbel qui le berçait patiemment en lui caressant les cheveux.

— Libère-toi, mon cœur, murmura-t-il.

Le garçon pleura sûrement, ce jour-là, tout ce qu'il avait retenu ces huit dernières années, depuis le départ de sa mère. Toutes ces fois où il avait maudit sa solitude, où il avait serré les dents de haine, de rage, de chagrin, en subissant l'emprise autoritaire de son père, ses menaces, son chantage, c'était maintenant que ça sortait… Le lâcher prise physique avait provoqué celui moral. Se sentir vulnérable, se montrer fragile, enfin, pouvoir se le permettre dans des bras bienveillants, comme cela était bon aussi. Abdel possédait assez de psychologie pour soupçonner ce qui se passait dans le cœur de son jeune amant. Cependant, il se disait qu'ils avaient peut-être été un peu trop loin pour sa première fois…

— Je suis désolé, sanglota le garçon. Je sais même pas pourquoi je chiale.

— Ce n'est pas grave, va. Ça t'a un peu secoué. On aurait peut-être dû y aller plus progressivement. C'est de ma faute.

— Mais, non, n'importe quoi, s'insurgea le jeune, en s'essuyant les yeux et en se calmant.

Abdel lui baisa ses paupières gonflées, achevant de l'apaiser, et le vit s'endormir sous ses yeux, comme un chaton qui a trop joué.