Toutes les histoires

Une histoire à découvrir

Abdel et Nicolas (9)

— Qu'est-ce que tu as à chipoter comme ça ? Il ne te plaît pas, mon gratin ?

— Si, si… J'ai pas super faim, c'est tout.

— Force-toi un peu. Je ne me casse pas la tête à faire à bouffer pour des prunes.

En même temps qu'une énorme vague de lassitude morale, une brusque bouffée de colère provoqua un coup de chaleur à Nicolas. Son père ne le traitait pas différemment que lorsqu'il avait dix ans. C'était intolérable. Il en avait ras-le-bol.

L'homme, qui lui avait terminé son assiette, lisait le journal à table, comme chaque soir, pendant que la télé débitait ses âneries familières en arrière-plan.

— Au fait, p'pa, je voulais te dire…

— Mh ?

— Demain soir, je ne rentrerai pas. Je reste dormir chez un ami.

— Pas question, répondit l'autre sans même daigner lever le nez.

— Je ne te demande pas ta permission. Je te préviens, c'est tout.

Nicolas avait le cœur qui battait à mille à l'heure. Ce soir était le grand soir. L'heure de vérité avait sonné. Il avait réuni assez de force en lui pour faire abstraction du monstrueux nœud de peur qui lui nouait les tripes. Ses paumes étaient si moites que ses couverts lui glissaient des mains. Il les posa. Le père le considéra par-dessus ses lunettes.

— Et moi, je te préviens que si tu me désobéis, ça va chauffer pour ton matricule. On en a déjà parlé en début de semaine. Tu feras ce qui te plaira quand tu auras gagné ton autonomie. En attendant, en ce qui concerne tes loisirs, je serai réglo. Comme je te l'ai dit, je lâcherai un peu de lest si tu obtiens une bonne moyenne au bac. Donc, dans un premier temps, décroche-moi ta mention "bien" et on reparlera de tout ça à ce moment-là.

Sur ce, il tourna la page, la défroissa d'un petit geste sec et adroit, puis replongea dans la lecture de son article comme si le sujet était clos. Alors que Nicolas cherchait quels mots répliquer en continuant à suer d'angoisse, son père enchaîna sur un ton détaché.

— Je conçois que tu préfères t'amuser avec ta petite amie-dont-tu-ne-veux-pas-me-dire-le-nom plutôt que de réviser ta philo et ton histoire-géo, mais je te rappelle quand même que tu as ta première épreuve lundi prochain.

— Pour la dernière fois, je n'ai pas de petite amie, soupira Nicolas.

— Mais, bien sûr. Prends-moi pour un imbécile. Je sens que ça commence à me plaire… Et, chez ton soi-disant "ami", ça ne serait pas pour réviser, j'imagine ?

— Non, je n'ai pas envie de te mentir, ça ne serait pas pour réviser.

— Pour quoi, alors ?

— Pour le voir, c'est tout.

— Tu n'as jamais eu de copain… Je peux savoir qui c'est ? Un camarade de classe ?

— Non. Tu ne le connais pas.

À quoi bon insister ? Il ne lui en dirait pas plus. Ce gamin était une tombe dès qu'il s'agissait d'aborder des sujets trop privés.

— Finis ton assiette, qu'on puisse débarrasser.

— Je n'ai plus faim.

— Termine cette satanée assiette, Nicolas. Ne m'oblige pas à m'énerver.

Pas une fois depuis le début du repas le jeune garçon n'avait eu le cran d'affronter le regard d'acier de son géniteur, mais la fureur allait croissant en lui, et cette fureur, qu'il tentait de canaliser depuis des mois, lui fit enfin relever la tête.

— Arrête de me traiter comme un môme, p'pa. Sérieux, je ne supporte plus ça.

— Ho, ho, mais y aurait-il de la rébellion dans l'air ? Railla le quadragénaire.

— C'est ça, fous-toi de ma gueule.

— Et grossier, avec ça. Tu aggraves ton cas, mon garçon.

— Je n'ai plus faim. Point.

— Qu'est-ce que tu as ce soir, tu cherches les problèmes ?

— J'aimerais seulement que tu commences à me respecter.

— Te respecter ? Écoutez-moi ça ! Ça se mérite, le respect, mon grand, fit l'homme en repliant soigneusement son quotidien, l'air satisfait de voir un conflit se profiler.

— Déjà, arrête de me traiter comme une merde.

— Baisse d'un ton. Je te traite comme ça me chante. Qu'est-ce qui se passe ? Ta copine t'a plaqué, c'est ça ?

— Mais tu vas me lâcher avec ça ! Je te dis que… Putain, c'est pas vrai !

Nicolas s'était levé sans même s'en rendre compte et il était là, fulminant, à tenter de réunir assez de calme pour que tout ne dérape pas déjà. Son père s'était toujours montré très doué pour le mener là où il voulait et en particulier le faire sortir de ses gonds. Cette fois, il ne tomberait pas dans le panneau. Il prit une grande inspiration, se passa la main dans les cheveux, histoire de retrouver un peu de contenance, mais ne se rassit pas.

— Allez, dis-moi ce qui ne va pas. Tu as l'air d'en avoir gros sur la patate.

— C'est simple, je n'en peux plus de vivre avec toi. Je vais partir.

— Ha, ha, très drôle ! Hé bé, c'est que ça ne rigole plus, dis-donc ! Et bien vas-y, pars. Je ne te retiens pas.

— Tu as tort de ne pas me prendre au sérieux.

— Bon, écoute, ta petite crise, c'était marrant une minute, mais là, tu commences à me faire suer. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es constipé ? Il y a un truc que tu digères mal ?

— C'est toi que je digère mal. Je ne te supporte plus.

La physionomie de l'homme changea soudain radicalement. Son sourire goguenard s'effaça et son regard se fit de glace. Il se leva à son tour, lentement. De part et d'autre de la table ronde, le père et le fils se faisaient maintenant face.

— Tu devrais faire très attention à ce que tu dis. Si tu me cherches, tu vas me trouver.

— Je vais partir, p'pa. Je vais m'en aller. Je ne plaisante pas.

— Et où tu irais, pauvre cloche ? Tu n'as pas un rond. Tu veux te retrouver à la rue ?

— T'inquiète pas pour moi, va.

— Et qu'est-ce qui te fait croire que je vais te laisser t'en aller comme ça ?

— Essaye un peu de me retenir.

— Ne me tente pas, sale môme. Je ne sais pas ce que tu cherches, ce soir, mais tu vas finir par le trouver, crois-moi.

— Quoi ? Tu veux me frapper ? Je te préviens, je me défendrai.

— Mais, ma parole, c'est ça que tu veux ? Qu'on se batte ? Je rêve !

À nouveau, il en riait presque. Ça lui plaisait assez, au fond, que son fils se comporte comme un petit coq prêt à en découdre. À la limite, ça le rassurait. Il avait bien conscience de lui mettre pas mal de pression au quotidien et cette révolte contre son autorité, au fond, était assez logique et saine.

— Je ne veux pas qu'on se batte. Je veux que tu m'écoutes.

— Oh, monsieur exige qu'on le respecte, monsieur veut qu'on l'écoute ! Quand tu auras du poil au menton et un compte en banque bien garni, je tendrai peut-être une oreille. Aujourd'hui, tu n'es rien, tu n'es personne. Tu n'es pas en position d'exiger quoi que ce soit de moi. Donc c'est toi qui vas m'écouter…

— Ta gueule ! Hurla Nicolas, flamboyant de colère.

C'était sorti tout seul. Ils en restèrent pétrifiés l'un et l'autre, le garçon au bord de la crise de nerfs, le père tétanisé par l'affront.

— Je vais faire mes valises et partir d'ici. Je vais m'installer avec mon copain en ville, et cet été, on partira vivre à Paris parce qu'il a trouvé un boulot là-bas pour la rentrée. Voilà. C'est tout ce que je voulais te dire. Rien de plus.

— "Ton copain" ? C'est quoi cette histoire ? Tu es pédé ou quoi ? Fit l'homme, sans y croire une seconde.

Ça ressemblait à une mauvaise blague, mais le silence farouche de son fils et son regard empli de défi accroché au sien annihilèrent bien vite tout rictus sur sa face.

— Tu es pédé ? Répéta-t-il avec, cette fois, de l'effroi dans la voix.

— Ouais, je suis pédé. Ça te pose un problème ?

— Tu dis ça pour me faire tourner en bourrique, hein ?

— Non, je te le dis parce que c'est la vérité.

Le bonhomme n'avait plus du tout envie de rire. Il se sentit soudain comme si on lui avait asséné un énorme coup sur le crâne. Un flot d'émotions le prit à la gorge. Son fils unique, qu'il élevait à la dure depuis huit ans, une tantouze ? C'était parfaitement inconcevable. Devant la stupeur où la déclaration semblait avoir plongé son père, le garçon sentit une nouvelle assurance naître en lui. Il avait envie de le voir souffrir.

— Tu n'avais pas prévu ça dans tes plans, hein ? Osa-t-il, l'air mauvais.

— Je ne sais pas ce que tu as derrière la tête pour m'inventer des horreurs pareilles, mais tu ferais bien de cesser ce petit jeu tout de suite.

— Je n'invente rien.

— Et comment tu le sais, d'abord ? Tu as déjà couché avec une fille au moins ?

— Les filles ne m'attirent pas.

— Et bien goûtes-y déjà, tu verras, ça te remettra les pendules à l'heure. Ce n'est pas parce que tu as aimé jouer à touche-pipi quand tu étais môme ou te branler avec un copain dans les chiottes de ton lycée que tu es pédé. Puis, bon, on arrête de parler de ça, c'est du grand n'importe quoi. Demain soir, tu rentres à dix-huit heures, comme d'habitude et tu révises, point barre, fit-il en se rasseyant comme si tout avait été dit.

Nicolas, lui, resta debout, bien droit, les mains posées sur le dossier de sa chaise, à fixer son géniteur qui rouvrait déjà son journal. Il allait lui donner le coup de grâce. Avant cela, il le laissa se détendre quelques secondes.

— On ne va pas arrêter de parler de ça. Pour une fois, tu vas m'écouter.

— Prends-le sur un autre ton, gamin. Je suis ton père, pas ton pote.

— Je sors avec mon mec depuis trois mois. Je l'aime, il m'aime, et on va vivre ensemble.

Tout se déroula alors si vite, que Nicolas n'eut pas le temps de réagir. En une fraction de seconde, son père reposa son journal, se leva, si brusquement que sa chaise en tomba, et contourna la table pour fondre sur lui et le saisir à la gorge violemment.

— Maintenant, tu vas arrêter de me rendre fou avec tes conneries ! Retire tout ce que tu viens de dire. Retire-le! Cracha-t-il en lui postillonnant dans la figure.

— Tu m'étrangles. Arrête, merde.

— Retire ce que tu viens de dire ou j'te jure, j'te jure que…

Nicolas, à moitié étouffé par la pression des doigts impitoyables, ne put émettre que quelques borborygmes. Des larmes de peur et de douleur lui montèrent aux yeux.

— Mais c'est vrai que tu gémis comme une gonzesse. Alors c'est vrai ? T'es qu'une gonzesse, en vrai, hein ? Hein ?

— Lâche-moi, tu… Tu m'étouffes…

— T'aimes te faire enculer, c'est ça, hein ? C'est ça ? Réponds !

— Oui, j'aime ça, et je t'emmerde, connard, se révolta le garçon en se débattant en vain.

— Tu crois que je t'ai élevé pour ça ? Hein ? Réponds, putain de merde ! Tu crois que je t'ai élevé pour ça ? Hurlait l'homme, hors de lui.

— Non, concéda Nicolas en pleurant.

— Je vais te faire passer l'envie de te faire mettre, moi, siffla l'homme entre ses dents serrées, le visage déformé par la haine.

— Arrête, p'pa, je t'en prie !

Le père accentua encore d'un cran l'étau autour la gorge blanche. L'adolescent avait beau serrer de toute ses forces, à deux mains, le poignet assassin qui l'emprisonnait, rien ne semblait pouvoir lui faire lâcher prise. Le père était dans une telle rage qu'il semblait capable de soulever le jeune garçon de terre. Il le fit reculer de quelques pas, un peu au hasard, jusqu'à la porte d'entrée. Des objets, un verre, un cadre, tombèrent sur leur passage. Un instant, Nicolas envisagea la possibilité qu'il aille jusqu'au bout et qu'il le tue. Il ne voulait pas mourir. Avant que le voile qui commençait à lui obscurcir la vue ne s'épaississe encore, dans un geste de survie désespéré, il lui asséna un grand coup de genou dans les couilles. Enfin, la poigne de fer le libéra. Pendant que son tortionnaire se pressait les mains à l'entrejambe en jurant, il toussa en se tenant le cou, en difficulté pour retrouver son souffle.

— Petit merdeux, tu vas me le payer.

Il n'avait pas encore repris tous ses esprits que le pauvre Nicolas reçut en pleine figure une énorme claque propre à assommer un bœuf. Le salopard s'était vite remis de la douleur ! Le jeune garçon, sous la violence du coup, perdit l'équilibre et, en tombant, vint se fracasser la tête la première contre le guéridon de l'entrée. Étourdi, il porta sa main instinctivement à son arcade sourcilière droite, où une vive douleur s'était mise à lancer. Voir son sang sur ses doigts faillit lui faire perdre connaissance.

— Tu es content de toi, hein ? Tu es content, vociférait l'autre, déchaîné.

Alors qu'il était encore à quatre pattes à essayer de retrouver son équilibre et de se relever, Nicolas se sentit soulevé par le col de son tee-shirt, secoué, puis plaqué au mur. Il voyait mal, car du sang lui coulait sur l'œil, mais pas encore assez mal pour s'épargner la vision du visage odieux de son père à deux centimètres du sien.

— Tu veux partir ? Hein, ? C'est ça ? Tu veux te casser ? Hé bien, casse-toi. Je ne veux pas d'une pédale sous mon toit.

Sur ces mots, l'homme, sans toujours le lâcher, ouvrit la porte de sa main libre et le poussa dehors avec une telle brutalité que Nicolas chuta au bas des six marches du perron. Il se retrouva directement sur les graviers de l'allée, les mains écorchées et un genou contusionné. Il se redressa à demi, comme il put, en pleurant.

— Dégage de ma baraque. Je n'ai plus de fils, crachait l'autre, menaçant.

— Papa, je t'en prie, gémit le garçon violenté.

— Je ne veux plus t'entendre. Je ne veux plus te voir. Il n'y a plus de papa qui tienne. Allez, dégage, dégénéré ! Vermine ! Va retrouver le connard qui t'encule. Puisque lui, tu l'aimes. Va !

Sur ces dernières éructations aux surprenants accents de jalousie, l'homme claqua la porte. Nicolas avait eu beau prévoir la réaction paternelle, jamais il n'aurait imaginé ressentir une telle détresse. Donc, c'était vrai, son père le haïssait réellement. C'était le prix de sa liberté : il devrait désormais vivre avec cette triste vérité que jamais il n'avait compté pour lui, pas une seconde. À ses yeux, il n'était rien. Il était moins que rien. La douleur de son corps meurtri lui sembla dérisoire en comparaison de la souffrance morale engendrée par cette répudiation aussi expéditive que violente.

Péniblement, le garçon en pleurs se remit sur ses pieds. Il épousseta son jean en grimaçant parce que ses paumes éraflées le brûlaient, et se dirigea en boitillant vers son vélo qu'il laissait toujours près de la grille du jardin. Mais, à peine l'eut-il atteint, qu'il entendit l'une des fenêtres du rez-de-chaussée s'ouvrir.

— Tu laisses ce vélo où il est ou je te descends. Rien n'est à toi ici. Je suis déjà gentil de te laisser les fringues que tu as sur le dos. Allez, disparais. Vite !

En le voyant ainsi à sa fenêtre, raidi par la haine, le canon de son fusil pointé dans sa direction, Nicolas comprit que c'était la dernière image qu'il conserverait de son géniteur, la dernière, et aussi sans doute, la plus fidèle au personnage. Cette arme qui le visait le terrifia. Il cessa de pleurer, avala sa salive, et recula prudemment jusqu'à la sortie en le tenant à l'œil. Il entrouvrit la grille de dos, à tâtons, et vite, vite, se faufila hors de ces murs infâmes. Malgré sa douleur au niveau du genou, il courut à travers le bois, tout le long du chemin pierreux qui menait jusqu'à la départementale. Arrivé là seulement, il ralentit.

Il était environ vingt-et-une heures. Juin déployait l'une de ces somptueuses soirées d'été au couchant interminable. La lumière solaire caressait d'or et de rose chaque arbre, chaque pré, chaque herbe que croisa le garçon sur son trajet. Il avait sept bons kilomètres de route de campagne à parcourir avant d'atteindre la périphérie de la ville. Il arriverait chez Abdel à la nuit tombée.

Égaré, choqué, démuni, mais aussi incroyablement soulagé d'être encore en vie, Nicolas marcha aussi vite que lui permit la douleur qui criait partout dans sa tête et ses membres.

Il avait dix-huit ans et le visage en sang, il n'avait plus de père, mais il était libre. Libre.