Une histoire à découvrir
Abdel et Nicolas (épilogue)
Nico a fait un cauchemar, comme souvent depuis la violente séparation d'avec son père. Je l'ai calmé comme j'ai pu et il s'est rendormi, moi non par contre, en plus, j'avais soif, du coup je me suis levé.
Dans la semi-pénombre, slalomant entre les cartons pas encore déballés, je pars à la cuisine me désaltérer, puis je vais ouvrir toute grande la fenêtre du salon. Une brise légère pénètre la pièce et vient rafraîchir mon visage et mon corps nu. Il est quatre heures du matin, un merle siffle déjà dans la nuit tiède. Accoudé, j'observe la rue où nous allons désormais vivre. Tout est calme à cette heure. De là où je suis, j'aperçois les silhouettes sombres des tours de La Défense. Ça me fait drôle de me retrouver à nouveau en région parisienne… Une page se tourne.
On va être bien ici. Je repense à la journée qui vient de passer. On s'est levés à l'aube, on n'a pas arrêté. On a avalé trois cent cinquante kilomètres avec une camionnette louée, pleine à craquer, puis on s'est installés. Deux de mes frères, Sofiane, notre cadet, et Farid, mon aîné d'un an, étaient là à notre arrivée. Ils nous ont aidés à porter les choses les plus lourdes. J'appréhendais un peu, surtout avec Farid qui a toujours eu un peu de mal avec le fait que je préfère les gars, mais le contact est plutôt bien passé avec Nico. Mon petit Nico, si timide et sérieux… "Dis donc, tu ne dois pas rigoler tous les jours avec ton petit copain. Il n'a jamais appris à sourire ?", m'a glissé Sofiane entre deux étages. J'ai éludé. Sofiane adorait Dom. Me voir avec ce tout jeune blondinet aussi taciturne que Dom était prolixe, forcément, ça lui fait bizarre. En plus, il se croit toujours obligé de faire de l'humour. Parfois, ça tombe à plat… Nicolas n'étant pas particulièrement dans un état d'esprit propice à l'hilarité, c'est précisément ce qui s'est passé… Enfin, mon petit Soso ne s'est pas vexé, c'est déjà ça. Heureusement que j'ai les ai tous prévenus que mon nouvel amoureux était dans une passe difficile et qu'il fallait être gentil avec lui.
Après, dans l'après-midi, au moment où Sofiane et Farid s'en allaient, Nabila est arrivée comme prévu, pour l'état des lieux et la paperasse à signer. Elle est très professionnelle, ma petite sœur agent immobilier ! C'est elle qui nous a trouvé ce F2 à Puteaux. Ça faisait pas mal de temps qu'on ne s'était vus, c'était bon de se retrouver. On a papoté, on a pris un thé. Nico avait l'air subjugué. On a compris quand il nous a expliqué qu'il était stupéfait de notre ressemblance physique. "Ta sœur, on dirait toi en fille", a-t-il dit. Ça nous a bien fait rire. Finalement on s'est commandé chinois, on a mangé tous les trois ensemble, et elle est partie vers vingt heures.
Dès qu'on s'est retrouvés seuls, Nico m'a sauté dessus en me disant qu'il avait envie de moi depuis des heures, que de se trouver ici, dans notre premier chez nous, ça le rendait fou de joie et dingue d'excitation. Je me suis laissé faire, évidemment. En moins de deux, on s'est retrouvés à poil sur le matelas posé par terre, même pas encore recouvert d'un drap, et il m'a fait l'amour comme un dieu. Il adore me prendre, maintenant, et moi je ne pourrais plus m'en passer. Cette manière qu'il a de bouger en moi, cette endurance… J'ai hâte que la nuit finisse, qu'on recommence…
Je soupire de bien-être. Je suis amoureux à en mourir. Si c'est toi, Dom, de ton paradis, qui m'as envoyé mon petit ange, merci. Je me prends à sourire tout seul. Il me rend heureux, ce gamin, tellement heureux ! Je l'aime !
Ça va être beau de le voir s'émanciper, mais j'ai peur que Paris ne me le prenne. Il va découvrir la liberté, ici, apprendre à faire la fête, à s'amuser. Il va croiser plein de beaux garçons, plus jeunes que moi. Il n'a que dix-huit ans. Il va forcément vouloir connaître de nouvelles expériences et je ne pourrai pas le lui reprocher. C'est comme ça. Je m'y prépare. Arrivera ce qui arrivera. Tout ce que je veux c'est qu'il soit heureux, qu'il profite de la vie, qu'il s'épanouisse. J'ai tendance à penser qu'il me voit juste comme un doux refuge, mais je me trompe sûrement. Si ça se trouve il m'aime autant que je l'aime. On verra. Demain, on est le sept juillet. Ça fera quatre mois qu'on est ensemble. Dès lundi, il va chercher un boulot. C'est sa priorité numéro un. Avant de quitter Limoges, Suzy lui a imprimé une trentaine de petites annonces trouvées sur Internet. Il a de quoi prospecter !
Le ciel marine vire lentement au bleu roi, là-bas entre les toits, à l'est. Allez, autant se recoucher avant que le jour se lève. Alors que je fais demi-tour, je remarque un papier sur la table en passant devant, une page pliée en deux, posée là, en évidence. Je la déplie, intrigué. C'est l'écriture ronde de Nico.
"J'ai pas vu la mer, j'ai pas vu Paris,
Mais je t'ai vu toi, toi et ton sourire
J'ai perdu ma mère, j'ai perdu mon père,
Mais je t'ai trouvé, et tu m'as trouvé.
Tes mots doux, tes yeux, tes caresses, ton cœur
M'ont donné la foi en des jours meilleurs.
Ta douceur, ton corps, tout ce que tu donnes,
M'ont rendu ma vie, m'ont sauvé du vide.
J'ai pas vu la mer, j'ai pas vu Paris,
C'est que j'attendais de te rencontrer
Pour partir au loin et ouvrir les yeux,
Pour enfin aimer, pour enfin sourire.
Tous les deux ensemble, amoureux et beaux
On va voir la mer, on va voir Paris…
Mais avant d'y aller, une fois encore
Goûte à ce plaisir que je veux t'offrir.
J'aime ta douceur, j'aime ton odeur,
On est bien ensemble, si loin de la peur.
Serre-moi fort encore, sais-tu comme je t'aime ?
Merci d'être toi.
Pour toi. Pour les quatre plus beaux mois de ma vie. Je t'aime.
Nico"
Je le lis une fois, puis deux, puis trois fois, son petit poème, là, dans la pénombre. Enfin, quand je dis trois fois, deux fois et demie plutôt, parce qu'à un moment, je n'y vois plus rien. J'ai des larmes plein les yeux.
Je vais me recoucher. Je me colle à lui, à sa chaleur paisible de garçon endormi et parfumé de vie, je serre fort mon bras autour de sa taille. Complètement chamboulé, je lui murmure "merci", en reniflant.
C'est la première fois de ma vie que je pleure de bonheur. Je me suis endormi en me répétant ça : "c'est la première fois de ma vie que je pleure de bonheur".
Fin