Une histoire à découvrir
Alors qu'il neige
Il fait un froid de canard au dehors. Julien a mis au four la tarte aux pommes et peut maintenant se consacrer à la lecture du poème de Samuel. Celui-ci se cale contre lui, sur le canapé du salon. L’instant est précieux. Il fait bon, ça commence à sentir la pomme cuite, et la maison est à eux pendant trois jours. Pas de parents, pas de petits frères qui galopent partout. Tout est pour le mieux. Seule, la douce lumière de l'halogène éclaire la nuit qui les entoure. Ils lisent en silence.
«La faiseuse d’ombre
Elle t’a pris par la main pour voir son pays,
T’a emmené, toi, fragile, découvrir l’indicible.
Aux sombres souterraines sources de lumière vive
Tes yeux se sont heurtés, tes regards ont grandi.
Ce pays de malaise, sans ciel, sans rivages,
Elle te l’a fait aimer, te l’a fait habiter.
Toi qui n’aimes que les ailes et le bruit des fontaines,
Elle t’a lié à son sang, elle t’a noué à ses larmes.…»
Julien interrompt sa lecture et relève la tête pour lui poser une question, mais le regard auquel il se heurte le stoppe dans son élan. Samuel n'est pas du tout en train de lire. Non. Il le fixe avec un drôle d’air.
— Quoi ?
Samuel continue de le regarder, continue de se taire. Julien ne comprend que lorsque les yeux du garçon quittent les siens une seconde pour s’en aller fixer sa bouche. Il essaye encore de douter que déjà des lèvres affolées de leur audace se posent sur les siennes, puis s’en vont. Leurs visages tout proches, ils se scrutent. Samuel vibre avec une expression qu’il ne lui a jamais vu, intense et tendue. Julien est si abasourdi qu'il ne réagit pas. Samuel profite de son état de stupeur pour remettre ça. Plus longuement cette fois, il l’embrasse sans trop appuyer le baiser. Julien reprend enfin ses esprits. Il le repousse, les joues en feu.
— Arrête, Sam, enfin !
Samuel n'insiste pas. Déjà, avoir réussi à garder ses lèvres sur les siennes quelques secondes l'a tellement remué qu'il ne sait plus où il en est. Il retourne au poème dont il n’arrive plus à déchiffrer un traître mot.
— Alors, mon poème, ton impression ? fait-il d’une voix blanche.
Tout ébranlé, Julien se touche les lèvres et essaye de trouver les mots. Bien pauvres sont ceux qui lui viennent.
— Ça te prend souvent ?
Samuel fixe le vide, comme recueilli, et va chercher au fond de lui sa voix et le courage qui la fera fonctionner. Il se redresse un peu et offre à Julien son regard trop brillant. L'heure est venue de se jeter à l'eau.
— Je t’aime.
Le silence est soudainement plus silencieux. Trente-six anges passent. Julien a comme l’âme qui résonne. Que veulent donc dire ces mots ? À dix-sept ans, c'est la première fois qu'on lui dit ça. Et jamais il n'aurait imaginé que ça puisse venir de Sam. Jamais. C'est carrément la quatrième dimension ! De la cuisine, une sonnerie se met à retentir avec insistance. Malgré sa sensation d’intense vertige, c'est Samuel qui réagit le premier.
— Ça sonne, Julien. La tarte doit être cuite…
— Hein ?
— La sonnerie, là, c’est pas la minuterie du four ?
— Ha, oui, la tarte…
L'air égaré, Julien se lève en mode automatique et va sortir la tarte du four avec des gestes mal assurés. Elle est très réussie, comme tout ce qu'il cuisine. La pâtisserie, c'est un don chez Julien. Samuel l’a suivi. Il se tient dans l’embrasure de la porte, immobile, le regarde faire, l’observe anxieusement, sans parvenir à deviner l’effet que sa déclaration a eu sur lui. Il a comme la sensation de se dissoudre sur place. Après tout, Julien n’a pas eu la réaction négative qu’il redoutait. Il ne l’a pas giflé, ne lui a pas hurlé dessus… Le pire scénario n’a pas eu lieu. Des espoirs sont-ils permis ?
Julien reste prostré devant la tarte qu’il vient de déposer devant lui, les mains appuyées sur le bord du plan de travail, absent. Samuel est à la torture.
— Tu veux que je m’en aille ? murmure-t-il.
— Hein ? Non. Laisse-moi seulement le temps de digérer…
Il lui passe devant et va se laisser tomber dans le canapé, à la même place. Les coudes sur les genoux, les mains jointes et le regard dans le vague, il reste silencieux. Sam s’assoit précautionneusement à ses côtés, le dos droit comme un "i".
— Dis quelque chose.
Julien tente de rassembler ses idées.
— Ça fait longtemps ?
— Depuis la première fois qu’on s’est vu, l’été dernier, chez Lucie. J’ai envie de te le dire depuis tout ce temps… Je n'arrivais jamais à trouver le bon moment. Ce n'était jamais le bon moment…
Ils se considèrent. Tout en Sam réclame une réponse. Julien se trouble, détourne les yeux. Être honnête, se dit-il, il faut être honnête. Mais comment exprimer clairement les choses lorsqu'on se sent aussi confus?
— Écoute, je ne sais pas quoi te dire…
— Tu ne ressens rien pour moi ?
— Je t’adore, mec. Tu le sais. En six mois tu es devenu mon meilleur pote. Mais, bon, de là à…
Samuel boit ses paroles, essaye d’y deviner ce qu’il voudrait entendre. Malgré lui, un flot d’espoir le submerge. Déjà, il se sent pousser des ailes.
— Ça te choque que je te désire ?
Julien se gratte la nuque et hausse les sourcils.
— À vrai dire, je suis un peu sidéré. Cette idée ne m’a jamais effleuré auparavant… Je ne savais même pas que tu étais gay.
— Ça ne se voit pas forcément, ce genre de chose.
— Tu aurais pu me le dire.
— Tu aurais pu deviner… Mais tu ne m'as pas répondu : c’est un truc qui te paraît impossible ?
— Quoi ?
— Nous deux… Ensemble… Enfin, tu vois ?
— Je ne sais pas. Il faudrait me laisser le temps d’y réfléchir, au moins…
— Ça te tente, ça te dégoûte, ça te fait peur ? J'ai besoin de savoir ce que tu ressens, là maintenant.
Julien se lève et fait face à son ami avec un geste d’impuissance.
— Écoute, tu m’as pris au dépourvu ! Je n’arrive même pas à réaliser. Je croyais te connaître et tu me déclares ça de but en blanc, que je t'attire, que tu es homo… Tu peux comprendre que ça me fasse un choc, quand même. (soupir) À priori, comme ça, ma première impression c’est que… C’est que… Putain, je n’en ai aucune idée, en fait.
Sam se lève à son tour et s’approche de lui. Julien se crispe légèrement mais ne recule pas. Il n’est qu’étonnement. Il a le cœur qui bat fort. Samuel lui a tant apporté depuis qu'ils se connaissent. C'est quelqu'un de bon, d'attentionné, et qui possède une sagesse rare pour quelqu'un de dix-neuf ans. Julien, en vérité à cet instant, n'a qu'une trouille : risquer de le blesser.
— Sauf si tu y tiens vraiment, continue Julien, je ne veux rien d’autre que notre amitié telle qu’elle est depuis qu’on se connaît. Sam se met à sourire. Moi, ça me va très bien comme ça… Mais, si toi ça ne te suffit plus…
Samuel s'est encore approché de lui.
— Non, ça ne me suffit plus.
— Je… Je vois ça.
Il déglutit, interroge son visage qu'il n'a jamais eu si près du sien. Des tas de moments de complicité lui reviennent en mémoire, et avec eux leur évidente ambigüité. Il aurait dû comprendre plus tôt. Il aurait dû… Il se laisse embrasser. Sa bouche est tendre. Bizarrement, de la sentir sur la sienne ne le surprend pas tant que ça. Mais tout de même, c'est trop d'émotion.
— Tu es sûr que…
— J’en suis sûr.
Son indécision est plus qu’un feu vert pour Sam qui, de sa bouche amoureuse, clôt la sienne. Et le baiser s’aggrave, et le baiser devient affamé, et, à sa grande surprise, Julien ne ressent aucune envie de s'en défendre. Il se sent même agréablement emporté. Jamais personne ne l'avait embrassé. Et, nom d'un chien, Sam a l'air de savoir s'y prendre ! Cependant, lorsqu’une main se glisse sous son pull, il se dérobe à l’étreinte.
— Attends, attends… Ça va un peu vite, là.
Samuel a gardé sa main sur son flanc. Ils ont le souffle court.
— J’ai envie de toi.
— J'hallucine, murmure Julien, sens dessus dessous.
— Essayons… Aujourd’hui ou plus tard, c’est pareil. Fais-moi confiance. S’il te plaît.
Il lui caresse le visage, veut l'embrasser encore, mais Julien l'esquive.
— Attends. Écoute…
Samuel le regarde au fond de l'âme. L'amour qui se lit dans le velours de ses prunelles trouble profondément Julien. Impossible de le nier ou de le cacher.
— Si tu n'étais pas tenté, au moins un peu, tu m'aurais déjà jeté, fait Samuel en l'enlaçant.
— Peut-être, oui… Peut-être…
— Tu l'admets, alors?
Il respire avidement son odeur en le bécotant dans le cou, sur la joue et près des yeux. Julien s’amollit sous la chatouille des délicats baisers. En lui, la réticence s’amenuise, s'éteint. La curiosité naît. Plus d’autre choix que de s’abandonner. Samuel le voit et sa joie grandit en même temps que son audace. Cette fois, sa main sous son pull ne le fait pas fuir.
— Je ne pensais pas que ma première fois, ça serait avec un mec…
— Je ne te forcerai à rien. Tu me dis stop et on arrête tout. Promis. OK ?
— OK, murmure Julien, tout chose.
— Et je ne suis pas seulement un mec. Je suis la personne qui t’aime.
Ces mains et ces baisers tendres, cette voix, ces mots… Comment y résister ?
— Tu veux que j’éteigne ?
— Non…
Le désir qui déborde de lui rend Samuel très beau. Julien le trouve transfigurer et en reste fasciné. Il le laisse lui ôter son pull et son tee-shirt, le laisse lui passer les mains sur le torse, les épaules, le cou. Il n'a pas peur. Il a seulement le cœur qui bat très fort. Il sait que Sam ne veut que son bonheur. Il a une totale confiance en lui. Personne au monde ne le connaît mieux que lui. Celui-ci savoure sa victoire. S'il avait su que Julien s'abandonnerait si facilement, il n'aurait pas tant tardé à se déclarer. Mais pas de précipitation. Il tient à faire durer l'instant le plus longtemps possible. Lui aussi retire son haut. Torse nu tous les deux, ils s’embrassent à nouveau et, cette fois, Julien répond au baiser. Ce corps si tendre pressé contre le sien commence à faire monter en lui une excitation d’une force inattendue. Il lui caresse même timidement le dos. La ferveur de Samuel se diffuse en lui petit à petit.
— Allonge-toi et laisse-moi faire, l'invite Samuel.
Julien obéit. Avec délice, Samuel promène sa bouche partout sur lui. Ils se regardent, s’admirent, se sourient. Samuel a l’air de planer complètement et Julien se dit qu’il n’est pas loin d’être dans le même état. Il est bien… très, très bien. Ces doigts, ces lèvres gourmandes sur lui, c’est tellement bienfaisant. Sam lui déboutonne son jeans et glisse sans hâte la main sur le coton du slip, là où c’est le meilleur. La caresse, à la fois délicate et insistante, fait immédiatement son effet. Le contact léger et aléatoire fait défaillir Julien qui laisse aller la tête sur l’accoudoir du canapé et ferme les yeux. Cette main est d’une sensualité diabolique. Puis cette bouche qui persiste à se promener autour du nombril puis qui se rapproche, lentement mais sûrement… Peut-être avait-il envie que cela arrive, au fond ? Sam a l'air doué. Il est clair qu'il a déjà de l'expérience. L’excitation de Julien s’affole d’un coup quand il pense à la prochaine étape qui se profile. Il se redresse.
— Sam, on pourrait aller dans ma chambre, on serait mieux, non ?
— Si tu veux.
Ils grimpent l’escalier à toute vitesse et, dans la chambre, d’un même geste, achèvent de se déshabiller. Ils s’enlacent sur le lit. Julien rend à Sam son étreinte et ne pense plus à rien. Son corps répond à toutes les caresses à la perfection. Une nouvelle chaleur l’habite. La joie qu’il ressent à être ainsi étreint par son ami surpasse de loin sa surprise. Le plus étonné des deux est finalement Sam. Celui-ci, secrètement ravi des réactions de Julien, serre son corps si désiré dans ses bras, son corps fiévreux, et goûte chaque seconde de ce bonheur tant espéré. Aucune lumière n’a été allumée, cette fois, et les deux garçons sont bien loin de se douter qu’il s’est mis à neiger dehors. Ils s’embrassent à perdre haleine, allongés l’un sur l’autre, entremêlant leurs doigts, leurs lèvres, leurs jambes. Leurs gestes s’accélèrent, leur respiration s’emballe. Samuel sent que c’est le bon moment et se glisse jusqu’au sexe de Julien qui soupire d’impatience. Le garçon en oublie presque de respirer tant les lèvres de velours qui le happent l’irradient d’un plaisir lumineux. Sur la couette en pagaille, il s’entend gémir. Bientôt, Sam remonte à la hauteur de son visage.
— Viens sur moi. Prends-moi, souffle-t-il comme ivre.
Julien, chauffé à blanc par la fellation, ne se fait pas prier. Il trouve vite où assouvir son désir dans ce corps impatient. Sam n’a même pas besoin de le guider d’un geste. Julien n’est plus que plaisir, sang qui bat et frissons, d'autant que tout en Sam encourage une possession féroce. Très vite, aucun des deux ne sait plus où commence son corps ni où finit celui de l'autre. Ils ne font plus qu’un. Sam se relâche totalement sous les va-et-vient énergiques du garçon novice. Sa vigueur est exquise. Celui-ci ne va pas tenir longtemps, à ce train là. Mais qu'importe. Leurs soupirs enflent de concert et, tout à coup, comme c'était prévisible, les choses sont brutalement interrompues par la jouissance de Julien.
— Oh, merde ! Oh, c'est bon ! s'exclame-t-il en se cambrant et en éjaculant tout ce qu'il peut dans le corps de Sam.
Celui-ci accueille le miracle avec bonheur. C'est gagné ! Un sourire radieux illumine son visage. Ils demeurent un moment front contre front, à s’écouter palpiter dans la chair de l’autre. Leurs lèvres se prennent puis Julien, dont l'érection n'a pas faibli, se remet doucement à remuer.
— Si j'avais tenu plus longtemps tu aurais joui aussi ?
— Il y a fort à parier, en effet !
— Pardon de te poser la question, mais je n'y connais rien, moi, au sexe entre mecs.
— Pose-moi toutes les questions que tu veux. Et ne t'inquiète pas, tu te débrouilles comme un chef pour une première fois.
— Sérieux ?
— Absolument. Et c'est très bien que tu n'y connaisses rien. Je vais pouvoir tout t'apprendre, comme ça. Oh…
— Quoi ? Je te fais mal ?
— Non, au contraire. C'est très bon. Si tu continues un moment, tu ne vas pas tarder à m'envoyer au septième ciel.
Julien continue donc, très motivé par ces encouragements. Accoutumé à la pénombre, il boit des yeux le visage de Sam. Il se dit que c'est dément. Il se dit : "Je suis en train de faire l'amour". Il se dit que c'est dingue que ce soit avec un garçon. Son meilleur pote, en plus… C'est tellement, tellement, étrange. Et, mon dieu, tellement bon… Cette soirée se passe à des années-lumière de ce qu'il aurait pu prévoir… Sam commence à pousser des drôles de plaintes. C'est terriblement excitant. Il le supplie d'une voix de plus en plus défaillante : "Oui, comme ça", "Plus vite", "Lâche-toi", puis il ne dit plus rien, il ne fait que gémir en cadence. Il a l'air complètement parti. Physiquement, ça devient fort comme un affrontement. À ce moment, Julien, qui s'est soulevé sur les bras pour mieux se déchaîner, le voit se caresser et voit l'extase se peindre sur son visage. Son plaisir a l'air incroyablement intense. Du coup, le sien aussi. Il y a comme une sorte d'osmose qui opère. Et quand il le voit éjaculer sous lui en poussant un cri, ça le fait jouir aussitôt sans qu'il s'y soit attendu. L'orgasme, plus imprévu et plus long que le précédent, est si fort qu'il s'écroule sur Samuel, complètement sonné.
Julien n'en revient pas de tout cela, de l'existence de sensations aussi puissantes, de s'être montré si animal, que son sexe possède le pouvoir de mener son partenaire à tant de volupté… Il est à peu près aussi stupéfait que s'il venait de se découvrir un super pouvoir. Il admire le visage encore pâmé de Sam. Ainsi donc, c'est comme ça que les garçons prennent du plaisir ensemble ? Serait-ce aussi excitant avec une fille ? Aussi simple ? Mais est-ce que ça n'a pas été aussi facile avec Sam parce qu'ils se connaissent très bien ? Il se laisse glisser sur le côté et reste sur le dos, inerte et bienheureux. Ils sont en nage tous les deux, silencieux dans la pénombre. Des tas de questions s'accumulent dans la tête de Julien. Il a tout de même dix-sept ans. Comment a-t-il pu rester ignorant de telles choses jusqu'à maintenant ? Si Sam ne lui avait pas fait ce rentre-dedans, ce soir, il serait passé à côté de tout ça. C'est à n'y rien comprendre.
— Sam ?
— Mh ?
— C’est toujours comme ça, le sexe entre mecs ?
— Oh, non !
Julien allume la lampe de chevet et se positionne sur un coude. Tous ses cheveux collés de sueur sur son front et ses tempes lui donnent un air de petit garçon qui a trop joué, très touchant.
— C’est comme ça quand on est compatible, amoureux, et attiré l'un par l'autre… Ou peut-être aussi quand on n’a pas fait l’amour depuis très très longtemps…
— Je ne pensais pas que ça pouvait être aussi bon.
Samuel affiche un air béat.
— C’est rarement aussi bon…
Julien se sent flottant, empli d’un bien-être jamais connu, un peu comme s’il était soulagé d’un grand poids. Il trouve le corps de Sam désirable et est troublé de ne pas se sentir plus bouleversé que ça par leur soudaine intimité. Dire qu’ils n’avaient jamais auparavant abordé le sujet du sexe… Il aime le modelé de ses muscles sous sa peau satinée, le parfait délié de ses articulations. Rêveusement, il suit d’un doigt la courbe de son épaule. Samuel l’observe avec un sourire épanoui est des yeux étincelants.
— Ça va ?
— Oui… Je me dis seulement un truc. Si j’ai aimé ça à ce point, il n’y a qu’une conclusion possible : je suis homo…
Sam de redresse et, adossé contre le mur, ramène ses genoux à sa poitrine. Il le laisse poursuivre.
— C’est quand même bizarre… Je croyais être attiré par les filles. En tout cas, je ne regarde pas spécialement les mecs. Et là, tu vois, t’es un mec, et je te trouve beau. À l’idée de ce qu’on vient d’échanger, j’ai déjà envie de recommencer. Je suis un peu paumé, en fait…
— Chacun son rythme. Peut-être que toi, tu as encore besoin de temps pour te découvrir. Pour être fixé, il faudrait que tu couches au moins une fois avec une fille. Pour voir… Si ça se trouve, ça te plairait encore plus. Autant te dire que ça me coûte de te dire ça. J’aimerais te garder rien qu’à moi !
Ils se sourient. Julien s’assoit à son tour, colle sa peau à celle de Sam.
— Tu crois que c’est possible de se mentir à soi-même sans en avoir conscience ?
— Oui, je crois… Mais ça ne te ressemble pas, je trouve.
— Je ne me doutais même pas que tu préférais les garçons. Tu caches bien ton jeu !
— Je ne cache rien. C'est seulement que ce n'est pas marqué sur mon front.
— Si j’avais connu ton attirance avant, peut-être que je me serais rendu compte plus tôt que moi aussi je suis amoureux de toi.
— Tu es amoureux ? C’est vrai ?
— C’est la seule raison possible qui m’a fait me laisser aller dans tes bras si facilement, à mon avis.
— Non, il peut y en avoir une autre : la curiosité et une envie de sexe effrénée.
Ils rient et Julien rougit.
— On va dire que c’est tout ça en même temps.
— Dire que j’étais sûr de me faire jeter ! Avec toi, je ne suis jamais au bout de mes surprises !
Le jeune garçon laisse aller rêveusement la tête sur l’épaule de son ainé et poursuit un instant le fil de ses pensées.
— Au fait, Sam, c’est qui "la Faiseuse d’ombres" de ton poème ?
— Tu n’as pas deviné ?
— C’est la Mort, c’est ça ?
— Non.
— Allez, dis.
— C’est l’Angoisse.
— Ah, pas mal… Il faut que je lise la suite, tu ne m’as même pas laissé terminer.
Ils sont alanguis l’un contre l’autre, bien loin de toute angoisse, délassés par leurs ébats et enveloppés d’un même bien-être. Le silence et la nuit d’hiver les enveloppent avec bienveillance. L’amour et le désir qui les lient flottent partout autour d’eux. Hors du temps, hors de tout, ils occupent leur bulle de bonheur toute neuve. Julien se met à rigoler doucement.
— Dire que je tournais autour de Lucie, ces derniers temps… Ça n’a pas de sens.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu n’as pas encore franchi le pas avec une fille ? Tu as bien eu des occasions, non ?
— Oui, mais je ne me sentais pas prêt. Les filles sont trop belles et trop tordues. Elles me foutent la trouille.
— Même Lucie ?
— Non. Elle, je l'adore.
— Elle t'attire ?
— Je n'en sais rien… Je le croyais. Mai, après ce qu'on vient de faire toi et moi, je m'interroge.
— Normal.
— Je ne m'imagine pas faire un truc aussi… Aussi… Enfin, bref, je ne me vois pas m'envoyer en l'air comme ça avec elle ! Si ça se trouve, je suis pédé aussi. Ça expliquerait pourquoi, à chaque fois, je laisse passer ma chance avec les nanas… Je me disais que j'avais le temps, que je n'étais pas pressé, mais, en même temps, c'est vrai que je pense au sexe super souvent, donc bon, ce n'est pas très logique. Quand je me masturbe, je pense à des trucs plutôt confus. Il n'y a ni des filles, ni des mecs, mais des corps qui se pénètrent, qui s'emmêlent… Peut-être que je vais y voir plus clair finalement, maintenant. Grâce à toi. Et toi, tu le sais depuis quand ?
— Que je suis homo ?
— Oui.
— Depuis que ma libido s'est réveillée, vers quatorze, quinze ans.
— Et tu as eu beaucoup d'expériences ?
— Non, pas tant que ça. Entre mes seize et mes dix-huit ans, je sortais avec un ami de mon père. On n'était pas amoureux, mais il m'a appris plein de trucs.
— C'était bien ?
— Oui… Disons que ça m'a décoincé.
— Putain ! Moi qui croyais que tu étais quelqu'un de super sage !
— Je suis quelqu'un de super sage. Mais bon, le sexe, c'est le sexe…
— Et tu as déjà couché avec une fille ?
— Non. Je n'ai aucune attirance sexuelle pour la gent féminine. Vraiment aucune. C'est comme ça.
— Tes parents savent ?
— Oui. Je leur ai fait mon coming-out le jour de mes dix-huit ans. Ma mère n'a pas été étonnée, elle avait déjà deviné, mais mon père a été scié. Ça a été plutôt tendu entre lui et moi pendant quelques temps, mais maintenant ça va. Il s'est fait à l'idée. Pas le choix de toute façon.
— Tu prends tout ça de manière très zen…
— Je ne l'ai pas toujours été, aussi zen, crois-moi. Je suis passé par des angoisses pas possible, et, franchement, je comprends que certains n'arrivent jamais à le dire à leurs proches. Tu ne sais jamais trop comment les gens vont réagir… Mais moi, depuis que je l'ai dit à mes parents, je me sens dix fois mieux. Vivre dans le mensonge, dans la dissimulation, c'est vraiment l'enfer. C'est pour ça que l'année dernière, je leur ai tout déballé.
— Et pourquoi tu ne me l'as pas dit à moi ?
— Parce que je suis amoureux de toi. J'avais peur de te perdre, que ça perturbe les choses entre nous, que tu te méfies… Pour te dire, ce soir en venant chez toi, j'étais fermement décidé à te dire mes sentiments, mais j'étais aussi persuadé que ma déclaration allait mettre fin à notre amitié. Je te jure, je m'y préparais. J'étais terrifié.
— Tu es soulagé, maintenant, sourit Julien.
— Je suis le mec le plus heureux du monde, répond Sam.
Ils s'embrassent. Julien a l'impression d'avoir toujours connu ses lèvres, de les avoir toujours attendues. Julien aime embrasser Sam…
— Dis-donc, regarde ça. On dirait qu’il neige, dit ce dernier.
— Oh, trop cool !
Julien s’éjecte du lit comme un ressort et va coller son nez à la vitre qui commence à s’embuer. Il met ses mains en visière au-dessus des yeux pour mieux voir. De gros flocons serrés tombent lentement sur la pelouse déjà blanchie du jardin, dans le carré de lumière que projette la lampe de la cuisine au rez-de-chaussée.
— C’est magique !
Il se retourne en frissonnant.
— Par contre il fait un de ces froids près de la fenêtre. Faut que tu me réchauffes.
— Ben voyons. Viens là.
Il saute sur le lit et vient se pelotonner contre Samuel qui l’accueille contre lui et l’enserre de ses bras tendres. Assis entre ses jambes, le dos bien calé contre son torse, Julien se perd à nouveau dans ses réflexions en regardant la neige tomber. Samuel, quant à lui, se dit qu’il aimerait que dure toujours cette minute où il tient dans ses bras le garçon qu’il aime, sa peau nue contre la sienne et le menton posé dans ses cheveux. Alors qu’il se laisse ainsi bercer par leurs respirations accordées, Julien lui prend la main et la lui pose sur son sexe. Sam s’y attendait, l’appel du plaisir est déjà revenu. Il le caresse en fermant les yeux et goûte la joie de le sentir frémir et s’alanguir sous l’action de ses doigts. Il est merveilleusement réactif et bande très dur. L'envie à nouveau de le sentir en lui se fait impérieuse.
— J'aimerais bien que tu me prennes encore, lui glisse-t-il à l’oreille.
Julien se retourne pour lui faire face et l’embrasse avec emphase. Ils s'allongent, s’étreignent à nouveau et, à nouveau, se confondent. Julien le pénètre d'un coup. Il a hâte de voir se confirmer ses premières impressions. Il va et vient avec la ferme intention de lui donner autant qu’il reçoit. Il veut aussi vérifier son pouvoir si neuf. Les exclamations sensuelles de Sam l'enflamment prodigieusement. Il a beaucoup de mal à contenir l'énergie folle qui lui monte dans les reins.
— Calme-toi, on a le temps, souffle Sam en lui tenant les hanches pour le freiner.
Alors Julien ralentit, se ressaisit un peu. Il l'embrasse et le baiser est si profond qu'il en oublie presque de remuer les reins. Comme il aime le sentir se soumettre à ses lèvres, à sa langue, à son sexe. Il se sent un peu comme cette fois où il avait trop bu, au Nouvel An. Porté par ce sentiment d'ivresse, il commence à vraiment lui faire l'amour. Il s'applique, en profite. Ils se sourient, se regardent dans les yeux.
— Je t'aime, murmure Samuel.
— Je crois bien que moi aussi, répond Julien.
— Oh… Oooh, quand tu y vas profond, comme ça, c'est génial. Oui, continue… Ce que j'aime ça, te sentir en moi.
La respiration de Sam devient bruyante. Comme c'est bon de se caresser à sa chair et de le voir manifester tant de plaisir. Julien sent monter en lui une furieuse envie de jouir. Tout ceci lui monte à la tête avec une virulence inouïe. Il y résiste de toutes ses forces. Ça devient meilleur à chaque seconde. Lui aussi s'entend gémir. Leurs soupirs se muent en râles, s’intensifient et se répondent. Samuel commence à sentir enfler ses désirs de violence et de libération.
— Baise-moi à fond. Lâche-toi, maintenant, ordonne-t-il à Julien.
Julien libère alors toute sa fougue, triomphant, heureux comme jamais, fier de le faire crier. Il ne se retient plus. Spontanément, et pour la toute première fois, il touche le sexe de Samuel, le prend dans sa main. Pour voir. Son membre est tendu à fond, mouillé. Le contact chaud et palpitant, dans sa paume, lui monte à la tête immédiatement et déclenche en lui une vague de jouissance aussi fortuite que brutale. L'orgasme l'a pris par surprise. Comblé par tant d'ardeur, Sam se sent comme un petit rocher qui reçoit sur lui une ineffable déferlante. Il vient, lui aussi, alors que Julien lui décerne ses ultimes et plus brutaux coups de reins. Ce dernier a bien cru mourir de joie en sentant sa main se mouiller abondamment. Sam l'a rejoint. Sam a joui exactement en même temps que lui. L'extrême satisfaction d'avoir réussi à faire coïncider ainsi leur plaisir s'ajoute au plaisir lui-même. Comme tout à l'heure, Julien, épuisé, se laisse allez sur Sam, cette fois, vidé de toute énergie. Il a presque envie de pleurer, tellement ce qui vient de se passer entre eux a été bouleversant. Il n'a que la force de considérer sa main couverte de sperme. Un sperme qui n'est pas le sien. Jamais son cœur n'a cogné si fort, un peu comme s'il voulait s'échapper de sa poitrine. Ils sont essoufflés, en sueur, heureux.
— C'était vraiment trop bon, souffle Sam, la tête encore résonnante de l’orgasme.
Julien, déjà à demi assoupi à l'angle de son cou, grogne de contentement.
— Je peux te dire qu’on va rattraper le temps perdu. Je sais, maintenant, ce qu’on va faire pendant les deux jours qui viennent, marmonne-t-il.
— Autant de fois que tu veux, jusqu’à épuisement si tu veux.
Fin