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Au pays de Candy (6)

«Au gré des heures qui s’égrainent, la vieille dame commence à comprendre qu’autre chose qu’une simple amitié nous a unies toutes les deux.»

La Dame de Coeur

J’ai loué une charmante chambre meublée chez une dame âgée qui habite non loin de l’université. En échange de quelques menus services, comme d’aller lui faire ses courses, entretenir un peu le petit jardin, laver les carreaux, elle me demande un loyer dérisoire qui ne grève pas trop mon budget. L’ambiance est bonne et cette charmante dame respire la joie de vivre. Elle se plaint bien de temps à autres de ses petits ennuis de santé, mais bon, quand j’aurai son âge, comment serais-je? C’est le service des affaires sociales de l’université qui m’a renseigné cette dame qui cherchait une jeune fille au pair. J’ai donc signé le contrat de location en toute confiance. J’espère n’avoir pas à le regretter.

J’ai emménagé vers la mi-septembre pour avoir le temps de trouver toutes les fournitures dont j’aurai besoin et surtout pour pouvoir faire un peu connaissance avec la dame. Elle s’appelle Cunégonde de Belair. Elle est d’une ancienne famille de basse noblesse mais elle n’attache aucune importance à cela. C’est une époque de son passé qu’elle préfère oublier. Nous discutons le soir de nos vies, de nos espoirs, de nos déceptions mais je tais évidemment mes épisodes lesbiens, ne voulant pas offusquer la brave dame. Nous feuilletons de nombreux albums photos où elle passe en revue toute sa famille.

Au cours d’une de ces soirées, Cunégonde me parle de cette charmante fille au pair qu’elle a hébergé l’an passé. Elle me décrit cette fille comme torturée, déçue par la vie qui ne lui apporte que peu de joie après la violente dispute qui l’a opposée à ses parents. Ses parent avaient l’avaient chassée de chez eux après qu’elle leur eut avoué avoir eu une relation avec une autre fille de son âge. Ses parents avaient tout fait pour interrompre définitivement cette relation inacceptable. Et la brave dame va chercher un autre petit album de photos où il lui semble avoir rangé quelques photos prises d’elle en compagnie de cette fille pourtant si bien élevée et tellement gentille.

Mais quand Cunégonde me fait voir les photos, j’en défaille. Je tombe en syncope. La dame est très surprise et paniquée de me voir tomber ainsi sur le sol, blême comme une morte. Elle appelle le médecin qui la rassure sur mon état. Il m’a portée sur mon lit et a constaté que ma syncope n’avait rien de grave, physiquement du moins. Le médecin discute quelques moments avec la dame pour tenter de déterminer ce qui a provoqué ce soudain évanouissement de ma part. Elle n’y comprend pas grand-chose. Entendant leur discussion, j’essaye de me lever. Tout semble bien aller pour moi et je me rends dans la salle de séjour. Ils sont surpris de me voir arriver.

— Mademoiselle, vous feriez mieux de rester couchée jusqu’à demain, ordonne le médecin.

— Je vais bien, docteur.

— Tant qu’on ne sait pas ce qui a provoqué votre petit accident, il vaut mieux prendre certaines précautions.

— Je sais ce qui l’a provoqué, affirmais-je au docteur. Tout va bien maintenant, insistais-je à nouveau.

— Alors, dis-nous ce qui t’a mise dans cet état, insiste fébrilement la vieille dame.

— C’est que j’ai reconnu sur une de vos photos une amie qui m’est très très chère et qui a subitement disparu de ma vie sans aucune explication.

La dame reprend l’album de photos.

— Montre-moi laquelle, insiste-t-elle.

Je feuillette l’album à la recherche de la photo. Quand je le retrouve, je fonds en larmes. La dame ne comprend pas. Elle s’inquiète et demande au médecin s’il ne peut m’aider. Je n’arrive pas à articuler la moindre syllabe. Pas un mot n’arrive à sortir de ma gorge. Le médecin m’administre un léger calmant. Lorsqu’il commence à faire effet, je raconte mon histoire et celle de Candy. Lorsque je prononce ce nom, la dame devient blême à son tour.

— Mais… c’est le nom de la fille au pair que j’avais l’an passé, s’exclame-t-elle. Vous vous connaissez?

Il est évident que j’omets de raconter notre relation amoureuse. Je me contente de décrire cette relation comme une amitié excessivement forte. Une amitié qui a duré près de vingt ans et qui a été brisée de façon curieuse, mystérieuse faisant notre malheur à toutes les deux.

— Si tu veux, propose la vieille dame, dès demain nous irons à la recherche de ton amie.

— Vous voulez bien? suppliais-je les yeux noyés de larmes de bonheur.

— Oh oui alors. Je sais ce que représente une vraie amitié dans la vie. Et s’il est possible de la réparer, il faut tout faire pour y arriver.

— Je pense que vous n’avez plus besoin de moi, dit le médecin et il se retire.

Cette nuit, nous la passerons à regarder encore et encore les photos avec Candy. Au gré des heures qui s’égrainent, la vieille dame commence à comprendre qu’autre chose qu’une simple amitié nous a uni toutes les deux. Je finis par lui avouer que la fille dont Candy était si amoureuse et qui a provoqué le courroux de sa famille, c’est moi.

— Et tu l’aimes encore? me demande-t-elle.

Je fonds à nouveau en larmes. La vieille dame pose ma tête sur son épaule et essaye de me calmer, de me consoler.

— Allons, courage. Nous la retrouverons ton amie. Crois-moi. J’ai beaucoup de relations dans cette ville. Allons nous reposer quelques heures. Dès le lever du soleil, nous nous mettrons en chasse. Toujours en pleurs, je me jette au cou de cette si brave dame et l’embrassant et la remerciant mille fois pour son aide et sa complicité.

Deux jours passent sans que rien n’arrive. Nous attendons un appel téléphonique. La dame m’interdit de quitter son domicile.

— Patience. Ils vont m’appeler. Les personnes que j’ai contactées sont de vrais chiens de chasse. Patiente.

— Oui mais… je… je… il faut que je fasse quelque chose. Je n’en puis plus d’attendre ainsi.

— Calme-toi donc. Que veux-tu faire? Arpenter la ville? Elle est grande, cette ville et tu as bien peu de chance de trouver ton amie, seule. Laisse-moi faire. Aies confiance.

Vers dix-huit heures, le troisième jour, un homme se présente à la porte. La dame discute avec lui de longues minutes.

— Ça y est! s’exclame-t-elle. On l’a retrouvée. J’ai l’adresse.

— On y va? m’impatientais-je. On y va?

— Ça ne sert à rien. Elle n’est pas chez elle aujourd’hui.

— Mais quand alors?

— Assied-toi. Voilà ce que je te propose...

Et la dame échafaude un plan pour provoquer la rencontre qui devra avoir l’air d’une rencontre fortuite. N’étant pas certaine de la réaction de Candy, la dame suggère qu’elle ait un entretien avec elle pour sonder ses sentiments et ensuite, en fonction de ses réponses, elle organisera une rencontre. Je suis bien forcée d’accepter. La dame est ravie de ma collaboration.

Le lendemain matin, je me lève vers six heures. Elle est déjà partie et a laissé un mot sur la table: «Je t’appellerai vers onze heures. Bisou. Cunégonde.» Onze heures, le téléphone sonne. La première sonnerie n’a pas le temps de se terminer que j’ai décroché le combiné. La dame me donne rendez-vous à treize heures dans une rue bordée d’arcades sous lesquelles s’alignent des boutiques en tous genres. Je connais bien cette rue pour y être déjà allée bien souvent.

À l’heure dite, j’arrive dans la rue désignée. Je la descends sous une rangée d’arcades. La vieille dame n’est pas encore là. Je remonte la rue de l’autre côté, sous l’autre rangée d’arcades. Toujours personne. Je fais encore une ou deux allées et venues mais personne n’est là. Je suis désespérée. Mon chagrin revient au galop. Je m’effondre sur un muret et verse des torrents de larmes. Soudain, une main se pose délicatement sur mon épaule et me la tapote gentiment.

— Laissez-moi en paix, criais-je et faisant un geste pour éloigner l’importun.

Une nouvelle petite tape sur l’épaule. Je me lève d’une pièce, prête à tancer l’importun. J’ouvre la bouche pour exprimer mon courroux mais je ne peux rien dire. Ma bouche reste ouverte mais silencieuse et je m’effondre une fois de plus sur le sol, inerte. Lorsque je reviens à moi, la vieille dame est là, la tête au-dessus de mon visage. Elle me sourit de toutes ses dents.

— Et bien, ma fille, c’est comme ça que tu accueilles tes amis? En tombant dans les pommes?

— Mais, c’est que j’ai cru voir…

À ce moment, sortant de l’ombre, une silhouette gracile surgit.

— Tu as cru voir quoi?

— Can… Can…

— Non, pas Cancan, moi je m’appelle Candy!

Je bondis sur mes pieds et me jette au cou de Candy. Elle a failli en tomber à la renverse. Je l’embrasse encore et encore. Nous virevoltons sur le trottoir, enlacées. Nous pleurons comme des madeleines. Le bonheur nous submerge complètement. La vieille dame s’est assise sur le muret et elle aussi écrase quelques larmes de bonheur. Ces premières retrouvailles apaisées, la dame nous invite au restaurant où elle a réservé un petit salon privé; "Ainsi, vous pourrez sceller vos retrouvailles!" propose-t-elle. Et comme une bonne nouvelle ne venant jamais seule, je propose à Candy de venir loger également chez moi. Il y a encore une chambre de libre. Nous insistons pour que la dame nous accompagne au restaurant. Elle accepte.

Candy nous raconte alors les raisons de sa disparition. Son père est tombé, par hasard, sur les e-mails que nous nous échangions. Il a vite compris que nous nous aimions autrement que par pure amitié. Après un interrogatoire musclé, elle a fini par tout avouer. Il a alors intercepté tous ses courriers, qu’ils soient électroniques ou postaux. Il lui a même supprimé l’accès au téléphone. Il a également rompu ses propres relations avec ma famille pour nous séparer définitivement, et il a bien failli réussir. De son côté, Candy était persuadée que je ne voulais plus la voir et quand elle a quitté sa famille et les États-Unis, elle n’a pas osé reprendre contact.

Pourrions-nous un jour remercier cette dame si clairvoyante pour tout ce qu’elle vient de faire pour nous. C’est à la fermeture du restaurant que nous quittons les lieux. Toutes les trois, nous rentrons chez la Cunégonde, notre reine de cœur. Nous avons tant de chose à nous raconter, tant de choses à réparer. Mais demain est un autre jour. La nuit sera notre conseillère.

La dame a vite fait de préparer la seconde chambre pour Candy mais ce soir, elle et moi resterons enlacées, amoureuses et heureuses dans le canapé, chez la vieille dame. Quel bonheur que le nôtre d’être là, simplement dans les bras l’une de l’autre. Pas besoin de parler. Nos cœurs hurlent notre bonheur à suffisance. Pas un mot, plus un geste. Juste une étreinte infinie, interminable. Et des torrents de larmes, mais de joie, cette fois. Et Cunégonde qui, de temps à autres, vient jeter un coup d’œil à notre couple reconstitué en écrasant une larme de plaisir à son tour puis elle s’esquive en silence, sur la pointe des pieds, pour ne pas troubler ces moment de bonheur immense qu’elle ne croyait plus avoir la chance de vivre. Épuisées par ces événements, Candy ne tarde pas à s’endormir dans mes bras pendant que je lui caresse amoureusement la tête. Le sommeil et la fatigue me submergent à mon tour.

Au petit matin, les premiers rayons du soleil éclairent mon visage et me réveillent. J’ouvre les yeux. Où est Candy? Elle est toujours là, sur mes genoux, endormie. Je n’ai pas rêvé! J’ai retrouvé mon premier et grand amour. Mon Dieu, ce que je peux l’aimer! Soulevant la tête, je croise le regard pétillant de bonheur de Cunégonde qui me sourit de toutes ses dents.

— Alors, susurre-t-elle. Heureuse?

— Oh là! Merveilleusement comblée. Merci Cunégonde. Je ne sais comment te remercier. Demande et je le ferai. C’est promis, juré.

— Mais ma chérie, le bonheur que je lis dans vos regard me paye au-delà de tout ce que j’espérais. Tu sais, cela fait deux heures que je suis là, à vous regarder. Comme vous êtes mignonnes, toutes les deux. Vous respirez la joie de vivre maintenant. Avant, toi, comme elle d’ailleurs, vous aviez comme un voile qui obscurcissait votre visage. Maintenant, vous resplendissez. Vous illuminez ma maison.

— Tu ne peux imaginer ce que tu viens de nous rendre, affirmais-je.

— Oh que si! Tu ne connais rien de moi. Si tu savais à quel point je vous comprends toutes les deux!

Candy commence à se réveiller à son tour. Brusquement, elle tourne la tête dans tous les sens. Croisant mon regard, elle aussi est rassurée et elle sait maintenant qu’elle non plus n’a pas rêvé.

— Bonjour ma chérie, sourit-elle.

— Bonjour ma puce. Bien dormi? demandais-je.

— Oh la! Divinement, avoue Candy. Bonjour Cunégonde. Tu vas bien?

— Mes chéries, votre joie de vivre retrouvée me porte aux nues. Et si on déjeunait?

— Bonne idée, je meurs de faim, affirmons-nous toutes les deux en cœur.

Durant le repas, Candy et moi, qui étions assises l’une en face de l’autre, ne nous quittons pas des yeux. Nous avons tant de retard à rattraper. C’est Cunégonde qui interrompt notre rêverie.

— Mais dites-moi, les filles, si j’ai bien compris, toi, Candy, tu as fait une année à l’université, là-bas, aux USA et toi, Aurore, une année, ici, à l’université.

— Moi, reconnaît Candy, c’était il y a deux ans. L’an dernier, j’avais arrêté mes études pour faire des petits boulots, ici, et mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir reprendre mes études plus tard.

— Et moi, c’est l’an dernier que j’ai passé à l’université. L’année avant, je m’étais un peu fourvoyée dans un cycle de cours d’arts graphiques à cause de notre séparation si brutale. Je n’avais vraiment plus de goût à la vie.

— Donc, résume Cunégonde. Toi, Aurore, tu es inscrite en seconde année en machin de constructions civiles? Et toi, Candy, tu peux y aller aussi puisque tu as réussi ta première année aux USA?

— Euh… oui, reconnaissons-nous toutes les deux.

— Mais je n’ai pas la somme suffisante pour m’inscrire, avoue tristement Candy.

Cunégonde réfléchit un long moment.

— Et si je vous prêtais la somme nécessaire?

— Mais ça représente une somme importante, rétorque Candy.

— Ça, c’est mon problème, tranche sèchement Cunégonde.

— Mais tu ne fais pas partie de nos familles, répliquai-je même si nous nous apprécions fortement.

— Ça aussi c’est mon problème, affirme Cunégonde. Et on va le résoudre tout de suite. À partir de maintenant, je veux que vous me considériez comme votre grand-mère à toutes les deux. Vous voulez bien? … J’insiste!

Nous sommes un peu prises au dépourvu devant une telle demande. Nous demandons quelques instants de réflexion. Cunégonde se retire dans sa cuisine pour y préparer trois tasses de café et nous laisser discuter entre nous.

— Alors, ma proposition? demande-t-elle en apportant les tasses de café et les biscuits.

— C’est trop de bonheur en si peu de temps, soufflais-je, les yeux à nouveau humides de larmes de joie et plein d’une reconnaissance infinie envers cette vieille dame au cœur sigrand. Mais nous acceptons une fois encore ta proposition… grand-mère.

— Oui, dit Candy aussi impressionnée que moi. Merci grand-mère.

— Appelez-moi plutôt Andrée. Vous voulez? Grand-mère ça me donne un coup de vieux.

— Mais oui, bien entendu… ANDRÉE, crions-nous en cœur.

Cunégonde ne peut retenir un hoquet de bonheur et elle nous prend dans ses bras et nous embrasse.

— Merci, les filles. Je viens, à mon tour, de retrouver une famille. Vous voyez bien que vous aussi vous pouvez me rendre la pareille, hoquette Cunégonde entre deux flots de larmes de bonheur. Toutes les trois, nous soulageons nos cœurs en pleurant, mais de bonheur cette fois, durant de longues minutes. Reniflant, Cunégonde s’ébroue.

— Bon. Ça suffit maintenant. Trêve de chagrin. La vie est belle. Il ne faut plus pleurer comme ça.

— D’accord, Andrée, dit Candy. On a autre chose à faire.

Toute la matinée, nous avons papoté, nous avons évoqué nos vies passées. Candy et moi avons évité de parler de notre relation, craignant de mettre Cunégonde dans une situation délicate. Puis l’après-midi, Candy s’est rendue à l’université pour s’y inscrire, dans la même section que moi. Elle revient avec tous les formulaires complétés et Cunégonde insiste pour que nous l’accompagnions à la banque où elle a réglé tous les frais d’inscription pour nous.

Nous sommes aux anges. La vie nous sourit à nouveau. La vie est belle. Mais Cunégonde n’a pas encore fini de nous surprendre...

Candy, je t’aime!

À suivre...