Une histoire à découvrir
Aux alentours de treize heures (1)
Une seule pièce de vingt mètres carrés, pour cohabiter en couple, ce n'était certes pas grand, et sans doute n'y vivraient-ils pas des années, mais l'essentiel était qu'ils eussent leur chez-eux. Et, de toute façon, avec leurs payes maigrelettes additionnées, c'est tout ce qu'ils pouvaient louer pour le moment. C'était assez spacieux pour un lit, une table et leurs deux ordinateurs. Quentin aurait même un espace suffisant pour dessiner et préparer son book. Nathanaël, lui, poursuivrait la rédaction de sa thèse au-dessus de chez sa mère, comme d'habitude, à deux rues de là. Cet isolement lui était de toute façon nécessaire pour se concentrer, en plus Marie le saurait non loin d'elle. Cela ferait d'une pierre deux coups. Tout ce qu'ils voulaient, l'un et l'autre, c'était avoir leur intimité, se réveiller le matin ensemble et se retrouver chaque soir. Donc, tant pis s'ils étaient un peu à l'étroit.
Martine, telle une bonne fée, arriva comme prévu vers neuf heures pour les aider et, accessoirement, pour les chouchouter avec des biscuits faits maison et une thermos de café frais. Sa participation était la bienvenue car il y avait fort à faire. Les garçons lui confièrent la mission d'ôter du mur de l'évier de la cuisine les affreux carreaux de céramique marron années soixante dix dont la plupart étaient fendus par le travail du temps. Ils seraient remplacés par des grands blancs tout ce qu'il y a de plus simple.
Pendant que Martine se consacrait à sa tâche avec spatule et marteau, Nathanaël décollait le papier peint de la pièce à vivre, et Quentin peignait la salle de bain en bleu de cobalt en chantonnant. C'était leur troisième journée de labeur et les choses avaient bien avancé. C'était tant mieux, car ils voulaient emménager le plus tôt possible.
Une bonne heure plus tard le besoin d'une petite pause se fit sentir. Martine interrompit son cassage de carreaux, Quentin lâcha son pinceau, Nathanaël la décolleuse. Tous les trois se réunirent autour d'un café sur le clic-clac rouge livré de la veille, encore protégé d'une bâche en prévision du rafraîchissement du plafond. Ils évoquèrent la propriétaire. Cette petite bonne femme replète de bonne composition s'était montrée moins exigeante que la moyenne des propriétaires parisiens au sujet des garanties et leur avait donné le feu vert pour tous leurs projets de rénovation. Elle leur avait même accordé un loyer gratuit en contrepartie du changement des fenêtres vétustes de la pièce principale. Financièrement ils s'y retrouvaient. Le rendez-vous était déjà fixé avec l'artisan afin que cela fût fait dès la semaine suivante, avant la pose du nouveau papier peint, qui d'ailleurs ne serait pas peint, mais blanc lui aussi. Martine se leva soudain avec un petit cri affolé.
— Mince, il est déjà onze heures. Je vais vous laisser, les enfants. Je dois récupérer Camille à son cours de guitare. Si vous voulez, je peux encore vous aider vendredi prochain, je suis en RTT.
— C'est gentil, maman, mais tu as peut-être aussi envie de te reposer ou de passer un peu de temps avec Samuel, dit Quentin.
— Non, il bosse… Je n'ai rien de prévu. C'est comme vous voulez. Tiens, au fait, je lui ai parlé du déménagement, à Samy. Il sera des nôtres.
— Cool. Il n'y aura rien de monumental à monter. Si on est quatre, ça va être vite-fait.
— Bon, on se reparle de tout ça. Je me sauve.
— En tout cas, merci pour le coup de main, Martine.
— À ce soir, m'man !
Elle leur fit la bise, remit manteau, écharpe et bonnet, et disparut.
— Ce que je l'aime ta mère, fit Nathanaël, en fixant d'un air rêveur la porte d'entrée tout juste refermée.
— C'est ce qu'elle veut, être aimer. Elle fait tout pour.
— Et elle y arrive… Ça a l'air de bien coller avec son copain actuel.
— Oui. Pourvu que ça dure. C'est la première fois depuis la mort de papa que je la vois aussi bien avec un mec. Si ça se trouve ça va devenir sérieux.
— Je leur souhaite.
— Ouais. Moi aussi. En plus, il est sympa… Bon. On s'y remet ?
— Yes, Sir !
Et ils s'y remirent donc, plein d'allant.
À un moment donné, sans doute aux alentours de treize heures, le blanc soleil de janvier qui passait entre les bâtiments d'en face inonda la pièce de ses rayons à l'horizontalité rasante comme dans un rêve. Ce fut comme un signal magique.
— Je m'arrête un peu, dit Nathanaël, qui en avait plein les biceps.
Il vint voir ce que Quentin fabriquait, perché sur l'escabeau devant l'une des fenêtres. Il avait terminé de peindre la salle de bain, commencée deux jours plus tôt, même les finitions, et s'était mis en tête d'installer les voilages aux fenêtres. Il s'énervait sur la tringle à rideau qui ne voulait pas tenir.
— Tu avais raison, elle est un peu trop courte… C'est ballot…
— Mais pourquoi tu te prends la tête avec ça, puisque les fenêtres vont être changées ?
— Je sais, mais c'était en attendant. Puis, elles feront la même largeur de toute façon, non ?
— Oui, je crois que c'est plus ou moins standard. Tiens, prends la mesure, on achètera ce qu'il faut, dit Nathanaël, en lui passant le mètre.
Puis, il alla s'asseoir sur le coffre de rangement en bois, seul meuble qu'ils avaient installés en dehors du clic-clac. L'heure était venue de se détendre un peu, et tiens, pourquoi pas, de se confectionner une petite roulée bien méritée.
Quentin se trouvait juste en face de lui, pile dans l'axe. Sa silhouette se découpait dans le contre-jour éblouissant. Il essayait encore de faire tenir cette satanée tringle en râlant. Nathanaël sourit en l'observant. Ce qu'il pouvait être entêté. Il ne déclarait jamais forfait du premier coup.
Il portait sa tenue spéciale travaux : un jean effiloché coupé au niveau du genou, maintenant couvert de taches bleu de cobalt, ajusté très taille basse — délicieusement taille basse — et un débardeur décoloré. Avait-il été vert, bleu ou gris ? Difficile à dire… L'éclatant soleil soulignait le pourtour de son corps d'une ligne blanche et modulée, s'accrochant à ses cheveux frisés, à ses vêtements et à la nudité ciselée de ses mollets, de ses bras, de ses épaules… Il songea que c'était bien qu'il se fût coupé les cheveux. Ça lui dégageait la nuque. Depuis, il avait constamment l'envie d'y poser les lèvres. Il ne s'en privait pas d'ailleurs.
Comme il avait les bras levés, une portion de sa peau se dévoilait généreusement entre la chute des reins et l'élastique du slip sous lequel naissait l'arrondi des fesses. Ses fesses…
Heureux comme un pape, Nathanaël se rinçait l'œil en savourant sa cigarette. Sous le charme de la dangereuse contemplation, à l'écoute de son désir naissant, le voyeur amoureux qu'il était soupira de satisfaction. Ce n'était sûrement pas le moment de penser à ça… Bien qu'il sût que c'était déjà trop tard, il tenta de fixer son attention sur le sol, au pied du mur sur lequel il venait de s'échiner toute la matinée. Des dizaines de lambeaux de papier peint décollé, des grands, des petits, des courbés, des froissés, jonchaient le plancher protégé par du papier journal… Ça aussi c'était beau. Tout était beau dans cette lumière blanche de janvier. Même la fumée bleue-mauve de sa cigarette, dans ce soleil, semblait se surpasser pour dessiner des ronds et des volutes exceptionnelles. Ces détails anodins, la présence sensuelle de son Quentin adoré, le pressentiment des jours à venir, tout, absolument tout, en cette minute, concourait à le plonger dans un indicible ravissement.
— Je laisse tomber, se résolut Quentin en sautant de son perchoir.
L'expression de Nathanaël le frappa. Jamais encore il ne lui avait vu ces yeux-là. Adossé au mur, les jambes croisées, assis mollement sur le coffre, il fronçait les sourcils à cause du soleil. Le visage un peu caché par la fumée de sa cigarette, un pouce pensif sur le menton, il dégageait une grâce saisissante… Comme un réflexe, le garçon sortit son téléphone portable de sa poche et le prit en photo.
— Tu es trop sexy.
Nathanaël esquissa un sourire et écrasa son mégot en le regardant venir à lui. Il lui passa son bras autour des épaules dès qu'il se fût assis à ses côtés. La poussière d'or qui dansait dans la lumière, le silence, et contre son flanc la chaleur du corps aimé, plus que tout, paraient l'instant de perfection. Quentin, rendu un peu perplexe par son inhabituel mutisme, lui jeta un regard en biais. Son amoureux avait vraiment l'air dans un état second.
— Tout va bien ?
— Oui. Je savoure l'instant.
— On a encore une tonne de trucs à faire, Doudou, et…
— Chut ! Regarde ça.
— Quoi ?
— Quentin, on est chez nous.
Le garçon, d'un regard circulaire, balaya lentement la pièce, ses deux fenêtres et ses deux radiateurs, ses murs pelés en cours de rénovation, la cheminée condamnée et le clic-clac rouge sous sa protection de plastique. C'était vrai. Bientôt ils seraient ici chez eux. Tous les deux. Ensemble. Voilà que l'émotion de Nathanaël commençait à le contaminer.
— Ouais. Ça va être trop bien, murmura-t-il.
Ils affichaient le même sourire heureux.
— Tu as quand même l'air shooté, Doudou, je t'assure…
— Je ne pensais pas avoir l'occasion de dire ça un jour, mais jamais je n'aurais cru que c'était possible d'être aussi heureux.
Quentin l'observa plus attentivement. Manifestement il pensait et ressentait chacun des mots qu'il venait de prononcer. Il y avait comme des galaxies dans ses prunelles noires.
— Sans rire, tu as l'air d'avoir pris un ecsta.
— C'est toi, mon ecsta, répondit solennellement Nathanaël.
Si Quentin fut aussi touché que surpris d'entendre rebondir ces mots dans la bouche de son cher et tendre au vocabulaire toujours si choisi, il le fût encore bien davantage par le regard brûlant qui les accompagna.
Ils s'embrassèrent. Alors, pour Quentin, tout s'éclaira.
Voilà ce qui se passait : Nathanaël avait simplement une impérieuse envie de faire l'amour. Son baiser était avide, presque agressif, comme lorsqu'ils se trouvaient sur le point de jouir ensemble. Quelque chose l'avait embrasé plus sûrement qu'un flambeau. Son air planant et cette lueur dans les yeux venaient de là… C'était inattendu. D'habitude, avec lui, ça commençait tout en douceur et en préliminaires. Il fallait y mettre les formes, que le contexte y fût. Jamais encore il ne s'était laisser emporter avec cette frénésie. Décidément, il n'avait pas fini de le surprendre. Quentin, toujours si prompt à accueillir le plaisir, eût vite-fait de s'aligner à sa fièvre.
L'énergie qui les tendait l'un vers l'autre devint si vive, les grisa tant, qu'ils durent se lever pour s'étreindre comme on lutte. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Quentin se retrouva torse nu, plaqué dos au mur, submergé par la passion de son amoureux. Enivré par l'excitation si brutalement provoquée, ébloui par le flot de lumière solaire, sans défense, il s'abandonna à lui corps et âme. Nathanaël, sans cesser de couvrir son beau captif de baisers et de caresses, le débarrassa du bas comme il l'avait fait du haut, sans tergiverser, puis il s'agenouilla en baisant son ventre nu. Il le fallait. Le sentir durcir entre ses lèvres était même de l'ordre de l'urgence vitale. Il fallait que cela se produisît maintenant, dans le rayon qui illuminait leur futur chez-eux, et peut-être bien leur futur tout court.
— Ma parole… J'y crois pas, souffla Quentin, stupéfait de le voir si entreprenant.
Que Nathanaël lui décernât cet hommage brûlant ainsi, à genoux à même le sol, en plein jour qui plus est, ne lui ressemblait pas. Il n'y avait même pas encore de rideaux aux fenêtres. Où diable était donc passée sa pudeur légendaire ? Mais rien n'aurait pu l'arrêter, et ses attentions buccales comme tactiles anéantirent Quentin de bien-être à une vitesse fulgurante. Le visage déjà tourné vers le septième ciel, le garçon filait droit vers une autre sorte d'éblouissement. Les mains dans ses cheveux noirs, il le priait de poursuivre, de ne pas cesser, d'intensifier la douce opiniâtreté de sa bouche. L'urgence de jouir ne mit pas longtemps à grésiller dans ses veines. Ni les mains crispés sur son crâne, ni sur sa langue le goût du nectar caractéristique de l'excitation sexuelle extrême ne freinèrent l'ardeur de Nathanaël. Lui aussi était pressé d'accueillir sa jouissance. Il tint cependant à soigner la mise à mort afin qu'elle fût sublime. À en croire les vibrations de Quentin et son râle lorsqu'il vint, elle le fut. Il en frémissait encore des pieds à la tête quand Nathanaël, après l'avoir bu de toute son âme, se releva pour dans ses yeux lui planter les siens, puis, sur ses lèvres y apposer les siennes. Le goût du sperme sur leurs langues emmêlées était celui du bonheur.
Evidemment, il n'était pas question d'en rester là.