Une histoire à découvrir
Aux frontières de l'amour
Bonjour! Je m'appelle Régis et j’ai trente-quatre ans. Par ce récit, j’aimerais contredire l'affirmation de M. Baillon-Shabazz qui dit “qu’il n’y a pas pire vacherie que de tomber amoureux d’un hétéro" et qui a tendance à considérer les hommes hétéros comme nos principaux adversaires. Je pense que si c’est vrai pour la majorité, il faut savoir accepter les exceptions. Je vis actuellement, et je pense que je vivrai ce qui me reste de vie en amour parfait avec un hétérosexuel. Mais tout se situe dans la signification du verbe “aimer". Si tous les hommes à femmes étaient comme Patrice, sensibles, intelligents, gentils, le monde aurait retrouvé les jardins d’Eden.
J'ai rencontré Patrice et sa femme il y a près de quatre ans et demi, au cours d'une soirée donnée par des amis communs. Je l’ai trouvé très séduisant, bien sûr, grande taille, sportif, musclé, un beau regard bleu, des cheveux blonds et un visage à la fois très doux et très viril. J’ai été conquis, mais je me suis tout de suite empêché du fantasmer plus loin. Il n'était pas pour moi. Nous nous sommes revus assez souvent, toujours au cours de soirées entre amis ou de week-ends dans la grande maison d’un couple ami (hétéro) commun. J'ai eu l'occasion de converser plusieurs fois assez longuement avec Patrice, autant sur l'art, la musique, la littérature que sur des sujets plus terre à terre comme la politique. Nous finissions par nous apercevoir que nous avions presque toujours le même avis sur les choses et les hommes. J'aurais bien voulu qu'il fût gay comme moi (je n'ai jamais caché que je l'étais), mais je sentais bien qu'il était hétéro à 100%, d'autant qu’il se chuchotait dans notre cercle d'amis qu'il trompait sa femme, Chantal, assez souvent. L'événement qui déclencha tout se produisit il y a un peu plus de deux ans, à la veille des fêtes de Noël.
Chantal surprit son mari dans les bras de sa secrétaire. Elle partit immédiatement avec leur bébé qui avait un an et demi, chez ses parents et en informa son avocat pour le divorce. La foudre tombant aux pieds de Patrice n'aurait été qu’une peccadille comparée au choc qu’il subit à ce moment-là. Il supplia, promis de ne plus jamais recommencer, se flagella de tous les défauts de la Terre. Rien n’y fit. La confiance de Chantal en son mari, et l'amour qu'elle lui portait s'évanouirent pour toujours. Nous ne la revîmes plus. Patrice sombra vite dans le désespoir. Il se mit à boire et à délaisser sa petite entreprise de sous-traitance électronique. J'en étais régulièrement informé. Un soir, je me suis décidé. J'ai été rendre visite à Patrice dans sa belle villa, désertée maintenant, chose que jamais je n'avais faite seul. Il était écroulé sur le canapé devant la télé, à moitié ivre, pas rasé et complètement débraillé. Ce soir-là, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le consoler, l'empêcher de tomber ivre mort et le coucher avec deux Lysanxia. Je suis revenu deux jours plus tard. Seul, ce type était complètement perdu; il ne savait même pas se préparer un plat chaud. Ainsi, je suis devenu son ami le plus proche. Je l'ai aidé peu à peu à remonter la pente, je l’ai nourri, je l'ai couché, je l'ai soutenu. Plusieurs fois il est venu dormir chez moi, ou bien je restais plusieurs jours chez lui. Ce qui devait advenir advint: je suis tombé follement amoureux de Patrice. Pourtant, jamais je n’ai profité un seul instant de sa détresse. Jamais je n'ai tenté le moindre geste, la moindre allusion. J'ai tout gardé par devers moi. Je ne voulais pas gâcher cette merveilleuse amitié naissante entre nous pour un éventuel coup de queue qu’il m'aurait octroyé par reconnaissance et qu’il aurait regretté dès le lendemain. Je me masturbais seul en pensant à lui, c’était bien suffisant.
Patrice peu à peu a refait surface. Beaucoup de ses anciens amis, par lassitude, s’étaient éloignés de lui. Il a fallu tout reprendre presque à zéro, les affaires, les relations. Comment décrire ces soirées à deux en tête-à-tête à refaire le monde, à philosopher devant une bonne bouteille de Bourgogne? Il n’y avait aucune comparaison entre ces moments privilégiés avec mon ami hétéro et ces aventures d'un soir ou ces nuits de débauche que je m’offre quand je monte à Paris. Nous sommes devenus très proches. Je lui ai tout raconté de moi, sauf le principal que je me suis bien gardé de lui révéler que ma vie n'aurait plus aucun sens sans lui, que je rêvais tout le jour et la nuit à ses bras, à ses yeux posés sur moi, à son corps serré contre le mien, à ses lèvres posées sur les miennes, à son souffle contre mon cou, à d’autres choses encore, plus intimes... Je savais bien qu’il ne pourrait jamais me donner satisfaction. Tout s’est ainsi déroulé jusqu'à il y a six mois environ.
J'étais séropositif mais je ne me faisais pas suivre par un médecin, par peur, par lâcheté. Ça aussi a fini par advenir. J’ai commencé par ne plus pouvoir fournir de gros efforts. Un jour, je suis resté à mi-chemin d’un escalier sans pouvoir reprendre ma respiration. Le lendemain, j’étais au CHU avec une pneumocystose. Patrice l’a très vite su et je l’ai vu arriver avec un énorme bouquet de fleurs. Il ne savait pas que j’étais séropo, il avait l’air bouleversé. Je suis resté plus d'un mois hospitalisé. Les examens étaient peut-être ce qu'il y avait de plus pénible. Tous les jours, Patrice est venu, avec des fleurs, des chocolats, des bouquins. Je suis rentré chez moi pour un long repos. Et puis j’ai fait une rechute, compliquée de candidoses oesophagiennes provoquant de grosses difficultés à ingérer. J’ai maigri à très grande vitesse. J’ai cru que j’allais mourir cette fois-ci. Patrice de nouveau m'a rendu visite à l’hôpital. J’ai pensé qu'il était temps de tout lui avouer. Je ne voulais pas partir pour l'autre monde sans qu’il ne le sache.
Je lui ai tout dit. Je l’ai vu blêmir au fur et à mesure de mes révélations concernant tout l’amour fou que j'éprouvais pour lui. Il a baissé les yeux. J’ai cru qu'il allait se mettre à pleurer. Il s’est levé et il est parti, me laissant dans un état de désespoir extrême. Je suis resté ainsi sans le voir pendant les trois semaines de mon hospitalisation. J’ai pensé, je vous le dis sincèrement, à me suicider à mon retour chez moi. La vie sans Patrice, ma honte de lui avoir avoué cet amour impossible, ma maladie incurable, tout ça me poussait à en finir au plus vite.
Un soir. tard, il est venu sonner chez moi. Mon coeur a bondi. Je lui ai versé un scotch et j’ai attendu qu’il parle. Je ne puis me rappeler les mots exacts qu'il a prononcés: “Régis, ce que tu m'as dit a été un choc pour moi. Je sais que tu us gay, ça ne m'a jamais gêné. Mais jamais je n’aurais pu penser que tu puisses tomber amoureux de moi." Il y a eu un long silence et il a vidé d'un trait son whisky. Je lui ai à nouveau rempli son verre. "Je me suis senti trempé, trahi. J'ai pensé que tu m'avais aidé quand Chantal est partie uniquement parce que tu avais des vues sur moi. Je t'en ai voulu de ce mensonge. Et puis, je me suis rendu compte très vite que jamais tu ne m'avais fait la moindre avance, pas la plus petite allusion. Tu n'as craché le morceau que parce que tu as bien cru y passer. La vérité était là, toute bête." Je mu suis levé pour aller vers la fenêtre; je ne pouvais plus le regarder. Il a continué:
“Régis, tu vas guérir, on va tout faire pour ça, pour te sortir de cette saloperie. Je t'aime, Régis, mais à ma façon. Tu es mon meilleur ami, mais jamais je ne pourrai te donner ce que tu voudrais de moi. Je t’aime du tout mon coeur, je n'ai jamais aimé un homme aussi fort, je me sens plus proche du toi que je ne l'ai jamais été avec une femme, Chantai comprise. Mais je ne suis pus attiré par ton corps. Je ne pourrai jamais t'embrasser comme une femme; je ne pourrai jamais toucher... ça me dégoûterait. Régis, même si je t'aime encore plus qu'un frère, tu ne me fais pas bander.”
Les paroles me parvinrent, mais j'esseyais de me concentrer sur la pluie qui tombait. Les larmes ont commencé à couler, mais Patrice ne pouvait me voir.
"Je peux t'offrir tout, mais vraiment tout ce qu'un hétérosexuel peut offrir à un autre homme, à l'extrême frontière de mes possibilités dans ce domaine. Je ne veux pas qu'on se quitte. J'ai besoin de toi et tu as besoin du moi, et nous allons rester ensemble, soudés comme des frères, plus encore peut-être. J’aurai d'autres aventures avec des femmes, va savoir si je ne vais pas me remarier un jour. Comme toi, qui sait si un jour tu ne rencontreras pas le mec de ta vie. Mais nous serons toujours ensemble, quoi qu'il arrive. Je suis venu pour te dire que ma réaction à l’hosto a été stupide et même dégueulasse. Je suis venu pour te dire que je t’aime, Régis, tu fais partie de ma vie. Voilà."
Il s’est levé et s’est approché du moi. Il m'a pris par les épaules et m'a retourné.
"Ne pleure pas. Je comprends ta souffrance, en plus le moment n'est pas vraiment idéal... Mais je ne peux pas franchir cette frontière." Il m’a serré dans ses bras. J'ai pleuré tout mon soûl contre sa poitrine. Son tour était venu de me consoler.
Que vous dire de plus. J’aime Patrice, Patrice m'aime. Nous ne nous quitterons jamais. Jamais nous ne goûterons ensemble les plaisirs de la chair, pourtant. Et alors? Le sexe, je connais, c’est fugace, ça s’éteint peu après l'orgasme. J'ai l'amour dont j'ai toujours rêvé: il est fort, inoxydable et ne périra qu'avec l'un de nous deux. Depuis trois mois, j'ai commencé la tri-thérapie; les résultats sont spectaculaires. Je vais vivre parce que mon frère a besoin de moi.