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Une histoire à découvrir

Avoir 20 ans en 1955

Je lis votre magazine depuis de nombreuses années, et c’est le seul lien qui me relie encore à l’homosexualité, qui fut toute ma vie. Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre vous, je suis un “vieux”, même si je ne le ressens pas ainsi dans mon corps ni dans mon âme. Mais j’ai bien dû me faire une raison devant les refus agressifs et les ricanements. J’ai soixante-deux printemps à mon actif, et je me suis retiré en Provence, qui me verra partir un jour ou l’autre. Mais j’ai été depuis ma naissance jusqu’à peu, un vrai Parisien. Et maintenant, au travers des histoires que je lis dans Lettres Gay, je me remémore tous les garçons que j’ai pu connaître; et je n’ai pas chômé!

Il fut une époque, lointaine, j’en conviens, où j’ai eu vingt ans. J’étais agréable à regarder, bien fait, mince, blond aux yeux bleus. Je savais que j’étais homo, mais à cette époque, c’était encore une maladie dégradante, voire un crime, il fallait donc toujours s’en cacher. À mon retour de l’armée, j’ai décidé d’aller rendre visite quelques semaines à mon cousin germain, agriculteur en Côte-d’Or, près Saulieu. Nous étions en août 55, et j’étais toujours puceau et honteux de mes penchants. C’est là que j’ai rencontré l’homme qui allait me faire connaître l’amour.

Il s’appelait Pierrot, il avait trente-huit ans. C’était un vrai gars de la campagne, costaud, musclé, massif, avec des mains comme des battoirs, et très rustique de comportement. Il était marié, et il vivait avec son épouse et ses deux mioches dans une ferme voisine, au-delà d’un bel étang et du bois qui l’entoure. La première fois que je l’ai vu, j’ai “craqué” comme disent les jeunes aujourd’hui: il avait presque trait pour trait le visage et l’allure de l’homme de mes rêves de jeune solitaire. On a parlé, on a plaisanté, on a bu un peu trop. Plusieurs fois, j’ai cru voir ses yeux briller en me dévisageant, il se rendait compte qu’il ne m’était pas indifférent. Et puis, cette façon qu’il avait de me taper sur l’épaule, presqu'avec affection... j’avais le cœur qui battait à deux cents à l’heure!

On s’est revus souvent. J’allais le voir chez lui. Un jour mon cousin m’a dit: “On n’a jamais vu autant Pierrot! Il a l’air de t’avoir à la bonne, dis donc!” Et c’est par un après-midi chaud que tout s’est passé. Il avait beaucoup plu les jours précédents, et j’étais parti cueillir des girolles. Sur le grand chemin, j’ai vu arriver Pierrot sur son gros tracteur Deutz. Il s’est arrêté et on a commencé à parler champignons. Il est descendu et s’est approché de moi. J’étais nerveux, mal à l’aise, je bandais à moitié et j’avais peur que ça ne se voit comme le nez au milieu de la figure. Pierrot plaisantait, comme à son habitude. J’ai senti que lui aussi n’était pas à son aise. Il a passé le bras autour de mes épaules pour regarder ma récolte dans le panier. J’ai frissonné tellement ce contact m’électrisait. “Tu as froid, Antoine?” m’a-t-il demandé. Sa main a serré plus fort mon épaule, son bras m’a enserré un peu plus. J’avais envie de pleurer, j’aurais voulu qu’il parte. Nous ne disions plus rien. Il me souvient encore des parfums du sous-bois, de la chaleur humide. J’ai alors baissé ma garde. Je me suis tourné vers lui. Il avait un étrange regard et un pâle sourire flottait sur ses lèvres, ses lèvres qui peu à peu se sont approchées des miennes pour finalement s’y poser. J’ai goûté ce merveilleux fruit masculin dont je rêvais, cette bouche âpre et fraîche. Sa langue s’est introduite dans la mienne, en fouillant chaque recoin, avec une telle douceur que je me sentais fondre entre ses bras puissants. J’ai senti ses joues me piquer comme du papier abrasif, et j’ai senti que toute ma vie future était dite. Nous nous sommes embrassés, embrassés sans pouvoir nous arrêter. À un moment je lui ai demandé:

— Pierrot, alors, toi aussi...?

— Ben oui, gars, moi aussi! Secret!

Il m’a entraîné loin dans le sous-bois, même s’il y avait peu de chances que quelqu’un passât par là. Il a défait les boutons puis a retiré ma chemisette. Il m’a embrassé le torse, dans le cou tout en me pressant avec ses grandes mains calleuses. Il s’est attardé sur les pointes de mes seins qui se sont tendues sous la caresse humide. Ma verge était terriblement dure dans mon short de l’armée. Mais Pierrot détaillait chaque partie de mon corps, il partait en explorateur, et j’ai fait comme lui. Je l’ai imité. Lorsque j’ai pu défaire sa chemise, j’ai éprouvé un surcroît de désir devant la beauté de sa poitrine, large, avec des pectoraux ronds comme des galets polis, et ombrés d’une abondante pilosité brune. J’avais déjà rêvé devant les corps de mes potes du régiment, mais là, mon envie d’homme avait atteint son pic. J’ai caressé moi aussi son corps massif, j’ai découvert comme le corps d’un homme est beau et profondément touchant. J’ai aimé ses odeurs, mélange de soleil, de grain, de terre. J’ai embrassé tout ce qui était à ma portée, suçant et aspirant sans relâche ses gros tétins roses. Je l’entendais soupirer. Il murmurait “mon p’tit Toine, mon p’tit Toine...” Pierrot m’a enlacé presqu’à m’étouffer, à vouloir presque me briser les os. J’ai bien senti le gros barreau de sa verge contre mon ventre.

Il s’est dégagé, il m’a regardé, il a plongé son regard dans le mien et m’a décoché le plus beau sourire du monde. Il s’est agenouillé; je savais ce qu’il allait faire. Il a ouvert la brayette de mon short, il a défait la ceinture, et il a fini par extirper mon sexe dur de sa prison de tissu. Il l’a bien regardé, et il l’a pris en bouche avec beaucoup de délicatesse. Il a sucé le gland, il a passé sa langue autour de la couronne. J’ai eu comme une fausse montée d’orgasme: j’ai juté un petit peu. Pierrot s’en est délecté en grognant comme un animal. Dieu, comme il m’a bien sucé, ne négligeant pas mes bourses dures, osant même aller encore plus bas... J’étais trop impatient de lui rendre la pareille, et surtout je sentais bien que j’étais au bord d’éjaculer.

Je l’ai relevé, mon beau Pierrot, et je me suis agenouillé à mon tour. La première fois qu’on défait la brayette d’un homme est un des grands moments de l’existence, vous le savez tous. Il avait un slip à poche bleu marine, comme on ne fait plus. J’ai embrassé son sexe au travers du tissu, le mouillant de ma salive. Pierrot geignait doucement. Puis j’ai eu du mal à sortir la verge, et il a dû m’aider. Lorsque j’ai eu ce gros barreau palpitant devant moi, je me suis senti pénétrer dans les jardins d’Éden. Les gestes sont venus naturellement. Je l’ai sucé abondamment, j’ai avalé ses testicules pendants et lourds, à la peau très foncée. J’ai contemplé la grosse goutte de mouille qui a surgi du méat, et je l’ai gobée avec joie.

Nous avons fini par nous retrouver à terre, parmi les fougères. Nous nous sommes câlinés très longtemps à l’ombre de la ramure. J’aurais voulu que cela ne s’arrêtât jamais plus, mais lorsque j’ai senti sa semence exploser dans ma bouche, lorsque j’ai entendu son râle alors qu’il ne cessait de me sucer, j’ai joui à mon tour, la bouche pleine de foutre d’homme, dans sa propre bouche.

Nous nous sommes revus tous les jours près de l’étang. Pierrot m’a sodomisé avec tellement de prévenance que je n’ai eu mal à aucun moment. Il m’a appris à le prendre à mon tour, et j’ai joui en lui en l’assurant de tout mon amour. Puis j’ai bien dû rentrer à Paris pour gagner ma vie. Nous nous sommes retrouvés chaque mois d’août pour mes vacances, jusqu’à ce qu’un jour, le désir de lui me passât: j’avais rencontré celui avec qui j’allais vivre pendant plus de dix ans. Mais c’est une autre histoire. Pierrot est mort aujourd’hui, j’ai connu des dizaines d'hommes et de garçons différents, et pourtant c’est avec lui que mon cœur, non seulement a commencé à battre, mais celui pour lequel il a battu le plus fort. Avis aux jeunes générations! Ça se passait au temps des 203 et des Frégate...

Antoine, 62 ans