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Une histoire à découvrir

Bains à remous

Détourner un hétéro, draguer un marin ou un CRS, se taper une vedette du cinéma ou de l’audio-visuel, voilà ce qu’on pourrait appeler des prouesses, méritant la légion d’honneur des dragueurs professionnels et efficaces. Eh bien, figurez-vous que l’histoire que vous allez lire est, dans la forme, on ne peut plus banale : la chasse d’un minet homo dans un sauna homo ! Oh, c’est facile, on s’en fait tous les jours ! Doucement les basses, car le gibier en question était loin d’être accessible, très loin...

Que fait-on un après-midi pluvieux et morose ? on va au cinoche, aux expos (pour les cultureuses) ou... au sauna (pour ceux qui, comme votre serviteur, a toujours le diable au corps). Nous voilà donc dans ce charmant sauna parisien, petit mais relaxant et dans lequel, en général, on drague lentement mais sûrement. Et que trouvais-je en arrivant ? des têtes ordinaires ou moches, de quoi se dépêcher d’entrer sublimer dans le sauna-sec et de rêver qu’il y aura bien de l’arrivage...

Ouais, j’ai des talents de voyant ! et je me rappellerai toujours de cette heure magique : 15h37, atterrissage dans le temple d’un ange venu des cieux ! Il était blond, grand aux yeux bleus, fin et gracieux, se déshabillant avec pudeur au bar-vestiaire. L’espace d’une seconde, j’étais tenaillé par un électro-choc, l’émotion me coupant le souffle. Mais allons, « reste digne » me chuchotait mon surmoi ! « Prépare-toi à la chasse immédiate », ordonnait mon ça. Je m’assis au bar sous prétexte de regarder la vidéo placée au-dessus, et alliant héroïquement mon blocage émotif et mon esprit futé-vicieux, j’attendais la seconde S, où l’ange enlèverait son slip pour enfiler la serviette. Loupé ! Monsieur-la-pudeur posa d’abord la serviette et retira le slip, après. Je me levai donc discrètement et partit m’asseoir sur le banc judicieusement placé en face de la douche. C’est certain, du moins je l’espérais, perché à cet endroit stratégique, je ne risquais pas de louper le spectacle du siècle. Bravo ! en effet, le prince retira innocemment sa serviette pour entrer sous la douche ; un clip-vidéo-nature aussi magique que bref s’offrit alors à mon champ visuel, faisant monter en même temps mon trouble d’un cran dans le hit-parade des émotions fortes : un pubis aux poils longs et fins ornait une belle queue penchant légèrement vers la cuisse gauche. Je restai cloué sur mon banc, hors-temps et hors-espace, attendant la réapparition de la lumière divine. Après deux interminables minutes subies dans l’enfer de l’impatience, l’ange revint sur scène et me revoilà replongé, l’espace de trois secondes historiques, dans l’univers du sublime, gratifié par un cadeau de luxe auto-offert. On n’est jamais mieux servi que par soi-même...

Il n’était pas seul ! Choc ! pris dans mon trip irréel, je n’avais pas remarqué qu’un garçon l’accompagnait ! mais oui, une autre personne était là, à côté de lui, qui lui parlait et qui lui faisait la bise ! Je fis l’effort de regarder de près ce concurrent que mon inconscient avait exclu du champ de la réalité : il était maigre, moche et banal... Chute d’un rêve, désillusion d’un idéaliste naïf, retour au point bas de l’ennui et de la frustration. « Faut-il baisser les armes pour autant ? », me sussurait une voix intérieure. Elle est culottée, cette voix ! ne voit-elle pas qu’il n’y a rien à faire ? ne les voit-elle pas en cet instant entrer enlacés au sauna-sec ? « L’espoir fait vivre », enchaîna la voix... Après tout, je n’avais pas le choix, ou je m’accrochais à une minime espérance même si aucun élément réel ne la justifiait, ou il ne me restait qu’à errer dans le sauna à regarder des visages ternes qui me renvoyaient l’image de ma solitude et de mon vide. Jouons donc à celui qui y croit, occupons l’esprit pour éviter le désert. Ainsi auto-stimulé, j’entrai au sauna et ne put m’empêcher de le dévorer des yeux. Rien ! aucun regard de sa part ; je n’existais pas pour lui, je n’étais qu’une silhouette parmi tant d’autres... Il était allongé sur un banc, la tête reposée sur les cuisses de son copain qui lui caressait doucement les cheveux. Faute de grives, on mange des merles : le plaisir des yeux faute de celui du corps entier.

Me voilà donc assis, subissant une chaleur externe comme si l’interne ne suffisait pas et transformant la gratification coupable du moment précédent en masochisme gratuit, se nourrissant de regards sans retour, d’une prétention à l’existence, frustrée et niée, dans le monde d’un autre. Je n’existais plus par et pour moi-même... Halte-là ! c’est de la folie ! se détruire pour le premier venu ! ressaisis-toi ! t’es quand même pas une minette de treize ans ! et l’intégralité, bordel ?

Cette pensée soudaine me ranima. Je sortis brusquement du sauna, me précipitai sous une douche froide, et rappliquais vers la salle-vidéo. « Rien à foutre de ce minet, il y en aura bien un autre... Tiens, un Chabrol, regardons le film, il doit être génial ; Chabrol est génial, le dernier film que j’ai vu de lui est passionnant... ».

17h05 ; l’heure qu’affichait la pendule à la sortie de Chabrol-évasion-oubli. Me voilà de nouveau dans la réalité austère. Où est-il ? Je ne le voyais guère. Une chose était sûre, il était encore dans ma pensée. Tiens, le revoilà sortir du sauna. Encore ! décidément... Mais où est son copain ? Mes yeux parcoururent l’espace dans tous les sens, mais aucune trace de l’autre. Et s’il le trompait dans une cabine ? Je descendis dans le couloir qui longe les cabines et ne le vit pas. Une fois en haut de nouveau, j’eus droit à un spectacle merveilleux : le copain au vestiaire, habillé, et qui disait au revoir à l’ange resté dévêtu ! de quoi nourrir l’émission de Jacques Martin, « Incroyable mais vrai » ! Me revoilà habité de nouveau par l’espoir, doublé cette fois d’un sentiment de courage déterminé. Ouf ! mon esprit de dragueur futé reprenait enfin le dessus sur mes sensibleries stériles. « Maintenant, mon petit, je veux du travail soigné et efficace », ordonnait une nouvelle voix dans ma tête. À vos marques...

Le minet (l’ex-ange) rentra du vestiaire et commença à se balader à travers l’établissement sans me regarder, ni d’ailleurs regarder qui que ça soit. « Est-il bêcheur, timide, dans la lune, allumeur ?... » Toutes les hypothèses étaient bonnes pour tenter de percer cette allure froide et inexpressive. Par ailleurs, des mecs le mataient. Attention, danger ! le voyant rouge de mon ordinateur intérieur clignotait. Il faut faire quelque chose ! mais quoi et comment ? « Si seulement, il me lançait un petit regard. Mais rien ! Peut-être que tout bêtement je ne suis pas son style, ou qu’il ne trompe pas son ami, ou qu’il a déjà fait l’amour avec lui dans une cabine et donc il n’a plus envie... » Mais doucement les nerfs, du calme... Ne le perdons pas de vue. Tiens, le voilà entrer dans la salle-vidéo, chouette, je vais m’asseoir à côté de lui. Zut, la place est prise des deux côtés. Mon Dieu, et si l’un des voisins commençait à le peloter !... Génial, il se lève. Où va-t-il maintenant ?... dans le bain à remous !

J’ai toujours aimé les bains à remous ; c’est relaxant, sensuel et sous l’eau, un zeste de courage hypocrite anime même les plus timides. Son beau corps svelte se laissa glisser dans l’eau et sans perdre la moindre seconde, j’y pénétrais aussi. Deux autres mecs, qui avaient l’air ailleurs, y étaient aussi. Me voilà (enfin) à côté de lui, il m’ignorait toujours, mais, sans le moindre doute, il avait, au moins compris que je le draguais. La minute de tirer la dernière cartouche a sonné. It is now or never. « Du sang-froid, pas de panique », conseillait mon surmoi. Tremblante et timide, ma main gauche se déplaçait lentement à travers l’eau trouble. L’index et le majeur effleurèrent le bout de sa cuisse droite.

17h14. L’instant magique ! Aucune réaction de l’adversaire dans cette bataille navale. Un cran de plus en plus dans le culot, voilà tous les doigts posés sur sa chair tendre. « Et maintenant, il est temps qu’il me l’enlève, c’est fatal, ça ne va pas tarder... Une, deux, trois... Dix secondes, ma main ne fut toujours pas chassée ! Curieux ! « C’est quand même trop beau pour être vrai... » Mais arrêtons cet excès de pensées. Osons vérifier si le poisson est heureux dans l’eau ». Téméraire, ma main s’approcha de l’endroit stratégique et reçut un électro-choc ! Elle heurta une queue dure et immense ! Il bandait ! Pas possible ! Mais si !

17h15, l’instant fabuleux ! Je bouillonnais d’angoisse, celle qu’on ressent quand la réalité, qu’on associait systématiquement au moche et à l’échec, s’avère être plus belle que le rêve ! Et la joie ne tarda pas à reprendre le dessus. Fière de sa sublime découverte, ma main se mit à caresser avec grâce et soin l’œuvre d’art.

17h16, l’instant du sourire qui réchauffe et de la parole, qui, enfin, jaillit du silence glacial ; « Sa » parole : « Tu ne veux pas qu’on aille ailleurs ? » Si je ne veux pas...

Nous voilà dans les bras l’un de l’autre dans une cabine. Ma langue pénétrait ses lèvres charnues et ardentes d’un long baiser. Puis ma bouche s’approcha lentement mais sûrement de son superbe sexe et lui prodigua les plus fortes sensations. Il me rendit merveilleusement l’ascenseur, et bien plus tard, à 18h02, son élixir enivra mes papilles gustatives... Ce fut un moment d’une rare intensité, le plus beau happy-ending imaginable pour une drague.

Au sauna, la règle veut qu’on cause après avoir fait l’amour. Et souvent quand on a souffert, galéré pour accéder au mec convoité et rare, on a envie de le connaître, voir au moins s’il méritait tant d’efforts, tant de patience. J’engageai timidement la conversation, quelques secondes après l’extinction des derniers gémissements. J’ai appris alors qu’il se prénommait Fabrice, 19 ans, cohabitant avec son copain dans un deux-pièces et travaillant comme apprenti-modeliste. Il m’avoua qu’il avait remarqué mon manège dès son arrivée, qu’il ne pouvait pas m’encourager car son mec était présent, qu’il était « star » dans la démarche, moins par mépris et complexe de supériorité que par timidité mais c’est vrai qu’il prenait plaisir discrètement à se faire désirer. Enfin, il me fit remarquer qu’il appréciait ma ténacité, grâce à laquelle il eut le temps de me désirer à son tour... et d’attendre impatiemment le départ de son ami pour me connaître. Raison de plus pour me sentir ravi et flatté. Nous nous revîmes deux à trois fois chez moi plus tard, puis il partit en province et je perdis sa trace. Cette rencontre m’a en tout cas permis de vérifier une sagesse antique : tout vient à point à qui sait attendre...

Michel.