Une histoire à découvrir
Black nights (1)
Il est des nuits noires plus lumineuses que des jours ensoleillés et d'autres plus tristes qu'un jour pluvieux. Oui, sans nul doute, les deux nuits les plus importantes de ma vie. Une fut une nuit de fête et de bonheur, l'autre la plus noire, la plus sombre de mon existence. Une de celles qui vous laissent un goût de cendres dans la bouche, qui vous font perdre vos dernières illusions, qui vous mûrissent en peu d'heures et vous force à ne plus croire en rien. Mais du noir le plus profond, la lumière ne peut-elle surgir ? Juste un rai, une étincelle, une flamme qui perce les ténèbres…
Mais j'anticipe...
La vibration de mon portable au creux de ma main me réveille. C'est une habitude que j'avais prise au temps béni de mon bonheur, quand on s'appelait le soir dans nos maisons assoupies pour d'interminables chuchotements, pour entendre une fois encore nos respirations depuis le fond de nos draps, au risque d'épuiser nos cartes pré-payées. Il y avait longtemps qu'il ne m'avait plus appelé la nuit. Des jours, des semaines, bientôt des mois... Depuis qu'il sortait avec Natacha. Depuis qu'il partait en virée avec son cousin. Tournée des bars, drague... Pourquoi m'obstinais-je encore à m'endormir avec le téléphone dans la main ? Quel espoir un peu fou me poussait à prolonger ce rituel ?
Sur l'écran illuminé, quatre lettres majuscules. « JYSS » et dans l'angle droit : 0h45. C'est lui. C'est mon Jean-Yves. Mais de moins en moins mon Jean-Yves. Jean-Yves un prénom composé plus beaucoup porté qui ne lui plait pas... Pourquoi Jyss ? Pourquoi pas Yvon ou Jean-Jean comme l’appelle ses parents ? Jyss est (était ?) pour nous seuls comme je suis (j'étais ?) Fiss pour lui seul. Jyss et Fiss, les inséparables. Fiss pour François, mon prénom pour tous les autres. Jyss et Fiss, un secret de plus entre nous deux.
J'appuie sur la touche verte.
— Allô ? Mon amour ?
La voix est pâteuse, forte, éméchée. Il a commencé à parler avant même que j'ai porté l'appareil à mon oreille. Jamais avant il ne faisait ainsi. Nous laissions filer des secondes de silence complice, de communion muette avant de parler à voix basse pour ne pas être entendu par nos parents endormis.
— Oui...
— J'ai envie de toi, mon amour...
« Mon amour ! ». Et tonitruant ! Il ne le disait jamais avant, il n'avait pas besoin de le dire pour que je le sache. Il suffisait qu'il me regarde dans les yeux avec son air si doux.
— Je bande dur en pensant à toi...
Que veut-il ? Une branle au téléphone ? Ça nous est arrivé quelques fois, parfois même juste après nous être quittés, après nous être branlés l'un l'autre dans un coin sombre, les lèvres jointes. Besoin de revivre l'instant magique, de le prolonger. Il prend des intonations cochonnes pour, croit-il, m'exciter.
— Huumm... J'ai envie de fourrer ta belle chatte de garçon...
Aie ! Je reconnais l'influence de son cousin, la vulgarité de ce rustaud. Où est mon Jyss qui, dans notre cachette près de la rivière me prenait la main et croisait nos doigts ?
— J'ai pas de chatte, j'ai un trou de balle ! Mon ton est sec. Et devant, c'est pas un clito qui pend, c'est une vraie bite, aussi grosse que la tienne.
Je ne pouvais pas laisser passer ça, le laisser parler de moi au féminin. Notre amour a été un amour de garçons, un amour de petits mecs, promptes à se castagner avec d'autres mômes, promptes à montrer leur courage et leur virilité. Et si je lui ai donné ce qu'il espérait sans qu'il me le demande, si à maintes reprises je l'ai accueilli en moi, ce fut, pour mon plus grand plaisir bien sûr mais toujours en tant qu'égal et non en femelle enamourée. Il le sait même si sa raison est ce soir embrumée par l'alcool tout comme il doit se souvenir qu'il a quelques fois tenu le rôle passif, avec réticences certes mais sans que cela le fasse débander. Instantanément sa voix se radoucie, il retrouve des accents sincères malgré son débit hésitant.
— T'as raison. Excuse-moi... J'ai trop envi de toi... Maintenant... Je bande pour ton petit trou serré... J'ai envie de te mettre... Viens me rejoindre derrière l'église...
J'hésite à lui répondre que je suis couché, que je dormais, c'est une raison qui ne m'a jamais empêché d'aller le rejoindre, quand nous étions amoureux fous. Tous les griefs que j'ai accumulés depuis des semaines, toutes ces jalousies à le voir se balader avec Natacha main dans la main et ces désillusions quand il part avec son cousin sans même me proposer de les suivre, tout s'envole au son de sa voix redevenue câline, sa voix d'avant. Oui je sais que j'ai tort de m'accrocher, d'espérer un hypothétique retour d'affection, le temps des amours adolescentes est révolu, nos chemins doivent se séparer. Il a été le premier, il a été le seul jusqu'à maintenant, il ne sera pas l'unique, je ne serai jamais Pénélope attendant son bon vouloir et ses érections alcoolisées mais une fois encore ! Encore une fois sentir sa poitrine sur mon dos, ses mains crispées sur mon ventre, la douceur de sa peau et la dureté de sa verge perforant mon cul. Une fois encore... Une toute dernière fois.
A-t-il fait exprès de choisir l'arrière de l'église comme point de rendez-vous pour vaincre mes dernières hésitations ? Sans aucun doute. Il sait que là-bas fut le point d'orgue de notre relation amoureuse, le sommet de nos désirs exacerbés, notre coït ultime, l'endroit où je me suis donné entièrement nu à lui au centre du village, l'endroit où jamais il ne fut plus endurant, où il dut me faire un bâillon de sa main pour étouffer mes plaintes et où, à bout de plaisir, j'ai jeté à la lune, loin devant moi, mon sperme sans même me toucher. Nous avons longtemps ri de notre exploit, nous sommes vantés entre nous de notre courage qui tenait plus de l'inconscience ou de la folie. Je n'ai aucune envie de recommencer cette nuit, la température, les circonstances, notre relation qui se délite, plus rien ne s'y prête. Alors pourquoi avoir accepté ? Pour un moment de baise qui sera à coup sûr moins exubérant, une baise nostalgique que j'entends bien être discrète dans l'ombre la plus profonde des murs de l'église, une baise d'adieux.
Je marche dans la nuit vers l'église. Un quart d'heure de marche. Dans ma tête des pensées se bousculent et se chevauchent. D'abord, son « Yeah ! » victorieux quand j'ai dit « D'accord, dans vingt minutes. » S'attendait-il à ce que je refuse ? Il doit bien savoir que même si je ne lui en ai pas encore fait le reproche, son comportement des dernières semaines me blesse et me désole. Ah, comme sont tristes les amours qui se terminent ! Je préfère me concentrer sur des souvenirs heureux qui me reviennent en flash.
Mon Jyss copain avec qui je construisais des cabanes, nos plongeons dans la rivière et nos courses dans la campagne, la rivalité Garçons du village / Fils de fermiers qui occasionnait des bagarres d'enfants, des guerres pour de rire où j'étais son lieutenant.
Mon Jyss ami qui reçu mes premières confidences, ces petits riens, ces pensées intimes que je n'avais dites à personne, qui me conta les siennes, assuré que je ne les répéterais pas.
Mon Jyss amant... Ce soir où, sous l'arche du pont, face à face, nous avons mêlé les doigts de nos quatre mains et posé nos fronts l'un contre l'autre. Nous n'avons rien dit, aucune parole, rien d'autre que nos paumes accolées et nos yeux dans ceux de l'autre, mais le lendemain nous avons été dans la plus secrète de nos cachettes, un coin d'herbe au milieu des buissons, nous nous sommes allongé côte à côte et avons regardé le ciel à travers les frondaisons. Puis nous avons dégrafé les boutons de nos chemises, l'un après l'autre, chacun à son tour, un bouton à lui, un bouton à moi, nous n'étions pas pressés, le moment était important. Nous nous étions déjà montré nos bites, tous les garçons le font, nous nous étions déjà baigné nus, seuls ou en bande et même déjà fait bander l'un devant l'autre en gloussant de rire de notre audace. Mais ce jour-là nous étions sérieux et graves, nous avions la certitude de franchir un pas, de commencer d'autres jeux sûrement plus interdits mais bien plus exaltants que le vol de pommes ou fumer des cigarettes. Nous n'avons fait cette après-midi que nous enlacer, nous frotter l'un à l'autre, nous emplir les yeux et les mains du corps dénudé de l'ami et puis bien sûr nous embrasser à bouche perdue. Une après-midi entière soudés par les lèvres, un long flirt d'ado comme il s'en pratique souvent avec les filles dans les taillis. Nous avons joui aussi, et plusieurs fois, joui entre nos ventres de nous frotter à la verge de l'autre et joui de la main du compagnon qui branle en se faisant branler. Les autres pratiques sexuelles viendront en leur temps, nous les expérimenterons, les découvrirons plus tard au gré de nos envies. Ce jour là, jour mémorable, fut celui de la découverte et de l'éblouissement d'aimer, du bonheur d'être aimé.
Je marche dans la nuit avec dans la bouche le goût amer des souvenirs enfuis. Tout y passe, dans un accéléré étourdissant. Nos premières pipes maladroites mais sublimes, ces timides essais du bout des lèvres puis nos techniques qui s'affinent pour le plaisir de l'autre, deviennent d'interminables 69 où l'on voudrait tout avaler, la verge dure et le doux sac de couilles, tout lécher, tout embrasser. Nos premières sodomies, pas toujours réussies, parfois trop brèves, parfois douloureuses mais toujours désirées et récompensées par le plaisir de sentir Jyss en moi, de faire un véritable acte d'amour.
Les maisons se sont resserrées, les jardins ont disparus, la route est devenue rue, je suis dans le bourg. L'éclairage public est éteint depuis minuit. Pas la moindre fenêtre éclairée, pas la moindre lumière au travers des volets clos. Le village dort et le bruit de mes pas en trouble à peine la tranquillité. Cela me fait penser à une autre nuit toute pareille de juillet dernier. Dix mois déjà... dont trois à oublier ! Une nuit tout aussi sombre mais plus chaude que celle-ci, une nuit de canicule, une nuit où chaque mur me renvoyait la chaleur accumulée pendant les heures étouffantes de la journée. J'étais comme porté par cette chaleur, je la sentais entrer par les pores de ma peau. Je n'avais pas grand-chose sur moi, un T-shirt et un short léger, pas le jean et le chandail que je porte ce soir. Je n'avais pas grand-chose sur moi mais j'avais le cœur gonflé de bonheur, pas la tristesse qui me ronge en ce moment. Je marchais léger au centre de la rue, sautillais parfois. Mon téléphone avait vibré dans le creux de ma main. Jyss était revenu de trois jours chez sa grand-mère, loin de tous réseaux. Trois jours sans nous voir, trois jours sans nous entendre !
— J'ai envie de toi...
— Moi aussi...
— Je viens te chercher ?
— Non, ton scoot fait trop de bruit... Attends-moi derrière l'église... Viens en roue libre, ça descend depuis ton côté.
— T'es un boss... À tout de suite... Tu m'as manqué...
J'avais pensé à l'église car c'est le point médian entre nos maisons. Notre village est tout en longueur, bordant la rue principale et derrière le bâtiment paroissial, une fois passé un pont de pierres commence la campagne, il nous serait facile de nous y perdre sans éveiller quiconque. J'étais sorti comme ce soir par la fenêtre de ma chambre et avait sauté le portail sans l'ouvrir, j'avais marché au milieu de la route sans craindre les voitures, elles sont si rares la nuit, comme si notre village était coupé du monde. Et puis une idée folle avait commencé à germer dans ma tête en voyant tous ces volets fermés. La chaleur de la nuit sans doute... En marchant j'ai enlevé mon T-shirt. Tiédeur d'été sur mes épaules et mon buste, chaleur du désir dans mon ventre. Puis j'ai baissé l'élastique de mon short jusqu'à mon pubis, jusque sous mes fesses. Trop drôle et délicieusement excitant. J'avançais entre les maisons le cul à l'air, sentant sur mon trou et entre les lobes un doux glissement dû au gel dont je m'étais copieusement badigeonné avant de partir. Toujours aucune lumière, aucun bruit, aucun phare aussi loin que je puisse voir. Alors, pourquoi pas ?
C'était folie mais la folie n'est-elle pas source de plaisir ? J'ai ôté mon short, je l'ai fait chuter à mes chevilles puis, bouleversé par mon audace autant que par l'extraordinaire sensation que me procurait cette nudité intégrale, j'ai dégagé mes pieds du tissu, je l'ai roulé en boule dans ma main et ai repris ma marche dans le village. À chaque pas l’inquiétude me gagnait, oppressait ma poitrine mais chaque mètre parcouru renforçait mon plaisir. Loin devant je distinguais la masse sombre de l'église et quand j'y fus parvenu, je traversai le parvis et lançai sous le porche sculpté short et maillot. Je ne voulais plus sentir dans mes paumes leurs présences rassurantes, les avoir en main était comme être encore un peu habillé.
Extraordinaire sensation, ineffable sentiment de liberté, encore décuplé quand j'ai laissé mes vêtements sur les marches usées et suis retourné au milieu de la rue. J'étais nu au centre de mon village, nu devant la boulangerie où je venais quotidiennement, nu et bandant certainement, je ne m'en souviens plus mais nu et incroyablement exalté, le cœur battant, ressentant sur chaque parcelle de ma peau la caresse de la nuit. J'étais nu et libre. J'étais le roi du monde, prince régnant sur le village endormi. J'aurai voulu que Jyss arrive alors, qu'il me découvre, fière silhouette dressée, mains aux hanches, jambes écartées, poitrine bombée, face à lui sur la chaussée. J'aurai voulu qu'il m'éclaire de son phare, s’arrête juste entre mes jambes puis me prenne derrière lui sur la selle et m’entraîne loin sur les routes forestières, loin de mes vêtements abandonnés. Je suis resté ainsi plusieurs minutes dans cette attente, dans cet espoir mais Jyss n'arrivait pas, j'avais beau tendre l'oreille je ne percevais pas le bruit de guêpe affolée de son scooter. Peut-être m'attendait-il déjà à notre point de rendez-vous ?
Du parvis, depuis la rue principale, partent deux rues qui longent l'édifice de chaque côté et se rejoignent en formant une pelouse triangulaire plantée d'un platane à chaque angle. Un côté est bordé par le cimetière, le second par le mur épais d'une propriété, le dernier par l'abside de l'église. La journée, des vieux viennent s'asseoir sur un des trois bancs de pierre à l'ombre des arbres et le soir les quelques jeunes du village s'y retrouvent parfois pour discuter et plaisanter sans déranger personne. Il était bien trop tard cette nuit là pour risquer de rencontrer quelqu'un. Et quand bien même ! Je me voyais arriver prudemment en longeant le mur de l'église, passant de contrefort en contrefort qui formaient autant d’alcôves sombres et qui me permettraient de voir sans être vu s'il y avait quelqu'un. Alors pourquoi me rhabiller, pourquoi ne pas prolonger cet état étrange et merveilleux que me procurait ma nudité en plein village. Pourquoi ne pas en amplifier les effets en laissant là, cachés quelque part, mes vêtements ? Oh oui ! Prolonger ma course avec l'enivrante certitude de ne pouvoir me rhabiller rapidement, d'arriver vers mon Jyss fragile et dépendant.
Je fis un étroit paquet de mes vêtements, le cachai dans l'angle le plus sombre du porche et m’avançai, sans plus de précautions, au milieu de la rue qui longeait l'église. Maintenant une fenêtre pouvait s'éclairer, une porte pouvait s'ouvrir, une voiture pouvait arriver, des gens pouvaient prendre le frais sur la placette, je n'avais plus rien pour me couvrir. C'était si bon de marcher ainsi, de braver les interdits, je me sentais si fort, si au-dessus de la mesquinerie villageoise, de tous ces biens-pensant qui n'auraient rien compris à notre amour s'il avait été connu. J'avais envie de crier mon bonheur à leurs façades closes « Moi, François T. je marche à poil dans vos rues, je vais me faire enculer par la grosse bite de Jean-Yves C. et je vous pisse à la raie ! » Je n'ai rien crié bien sûr, juste savouré cet instant de pur délice, d'intense félicité.