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Bonne Saint-Valentin

Quand Nicolas arrive à son casier, à l'école secondaire où il va, il sursaute une fois le cadenas enlevé et la porte entrouverte car une enveloppe bleue vient de tomber par terre. Surpris, il se penche et ramasse l'effet cacheté et remarque aussitôt que la lettre en question est parfumée. Il ne connaît pas le nom de cette fragrance, cependant, elle fait rapidement bondir son cœur dans sa poitrine ; une fine odeur musquée, avec des relents de boisés, probablement de santal, lui donne un irrésistible cachet capiteux. Qu'est-ce que cela peut bien être ? Il regarde autour de lui furtivement, ne voit pourtant personne. Il est encore tôt et presqu'aucun étudiant n'est arrivé à cette heure, seuls quelques étudiants comme lui arrivent tôt pour les entraînements de l'équipe sportive dont il fait partie.

Depuis tant de temps, Ce lourd secret était mien. Il est l'heure maintenant, De dévoiler ce besoin.

Hume ce parfum si doux, Il te conduira vers moi... Maintenant, fais ton choix, Cache-toi ou sors de ton trou...

Il a un secret... tout comme lui a le sien. Son cœur bat la chamade, sa respiration est difficile, la nervosité s'installe. Un message d'amour ou est-ce quelqu'un qui avait découvert qu'il aimait les garçons et qui voulait le faire chanter ? Nicolas y pense quelques instants... Nous sommes le 14 février ! La Saint-Valentin ! Mais c'est complètement fou... Jamais je n'ai parlé à qui que ce soit à l'école... L'excitation se mêle à la peur. Le bonheur fait bondir son cœur mais la terreur s'empare de son esprit. Il ne sait plus quoi penser. C'est vrai que l'odeur de la carte est enivrante, suave, et lui laisse imaginer de belles surprises. À 15 ans, jamais n'avait-il eu de copains, comme ses amis avaient des petites copines. Jamais, autrement qu'en rêves et en fantasmes, ses lèvres n'avaient goûté celles d'un autre garçon, ne s'étaient posées sur la bouche d'un être aimé avec qui il aurait pu partager de bons moments, des sorties intimes, et bien entendu, avec qui il aurait pu expérimenter toutes les choses desquelles l'imagination fertile d'un adolescent s'alimente jour après jour.

Un sérieux dilemme se présentait donc à lui... Cache-toi ou sors de ton trou... Avait-il le courage de le faire ? Il lui restait encore plus d'un an à fréquenter cette école. D'un autre côté, de se sentir normal, de pouvoir aimer comme tous les autres, n'était-ce pas son rêve le plus fou ? Il lui fallait se décider... et vite ! L'entraînement débute dans moins d'une vingtaine de minutes, il n'a que peu de temps devant lui. Plus il prendra de temps à se décider, moins de temps aura-t-il pour découvrir l'auteur de cette note qui chamboule sa vie, qui le pousse à prendre une décision qu'il avait reportée depuis plus de trois ans. Courage ! Il est temps ! se dit-il en son fort intérieur, plus pour se convaincre que parce qu'il y croyait vraiment. En fermant les yeux une dernière fois, il prend une grande bouffée d'air au-dessus de cette carte parfumée pour en capter tous les effluves. Un, deux, trois, j'y vais ! se convainc Nicolas...

Il ouvre grand les yeux, ferme son casier, et son sac à l'épaule, il se lance à la recherche de celui qui lui avoue son secret, comme il n'aurait jamais pu le faire lui-même. Il vague de couloir en couloir quand soudainement, au coin de la cafétéria, il lui semble reconnaître ce parfum dans l'air. Plus il approche de l'entrée, plus l'odeur se fait présente. Il entre dans la cafétéria mais pourtant, cette fois-ci, l'odeur disparaît au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la porte. Nicolas revient donc sur ses pas. Tous près de la porte, une affiche annonce les livres offerts en nouveautés à la bibliothèque... Son doute se confirme rapidement, une fois devant l'affiche, il s'approche de cette dernière, et le parfum l'enivre à nouveau. C'est sûrement l'indice qu'il cherchait... Vite, la bibliothèque ! Il consulte sa montre, moins de dix minutes avant l'entraînement !

Il monte l'escalier à toute vitesse pour se rendre au second étage de la polyvalente. Il a le souffle court, non seulement à cause de sa course contre le temps, mais aussi dans l'expectative de découvrir celui qui semblait l'aimer en cachette... Les portes de la bibliothèque étaient fermées, mais après vérification, il put entrer sans tracas, les portes étaient débarrées. Il pénètre à l'intérieur, et une fois dépassé le comptoir de l'accueil, il regarde tout autour de lui, et encore une fois, personne, aucun bruit, quoique cette dernière condition est tout à fait normale pour une bibliothèque !

En avançant sans faire de bruit, il perçoit à nouveau cette odeur... Avançant et reculant, il finit néanmoins par trouver le prochain indice. Le panneau indiquant la direction des "Romans jeunesse" a été lui aussi aspergé de parfum. Il jette un regard au loin et pourtant, n'y voit toujours personne. La trouille le gagne. Nerveusement, il regarde encore sa montre qui lui indique que d'ici quelques minutes à peine, il sera en retard à son entraînement... Une partie de lui-même lui répète sans cesse Cache-toi... et pourtant, sa tête voudrait crier Sors de ton trou ! Ces mots le hantent et il ne peut se résoudre à laisser tomber.

Il prend le chemin de la section des romans et finit par être assez près pour voir qu'un petit chariot a été laissé dans l'une des allées. Le chariot, qui habituellement est rempli de livres à classer dans les rayons, semble vide. Cependant, une fois tout près de ce dernier, Nicolas y voit une feuille blanche, pliée, qu'il prend tout doucement. Son cœur bat à 100 à l'heure... Il ouvre la feuille et seuls ces simples mots y sont écrits : Ferme les yeux, et compte à haute voix jusqu'à 10...

Qu'est-ce que ce jeu fou ? pense-t-il. Mais encore une fois, une force surhumaine le pousse à obtempérer. SORS DE TON TROU ! lui crie une petite voix intérieure. Advienne que pourra ! Nicolas ferme les yeux. Sa voix tremblotante énumère la série de nombres, tel que demandé.

Un...

Deux...

Trois...

Quatre...

Cinq...

Il semble entendre des pas devant lui. Il voudrait ouvrir les yeux, mais il a peur de faire fuir celui qui s'avance vers lui... Si cette aveu était réel, le mec qui s'approche de lui doit vivre la même frousse que lui-même en ce moment.

Six...

L'odeur enivrante du parfum commence à lui parvenir...

Sept...

L'odeur se fait de plus en plus présente. Il n'y a plus de doute, quelqu'un s'approche réellement de lui.

Huit...

Neuf...

Un doigt glisse sur sa joue, tout doucement. Le moment est magique. Le temps semble s'arrêter. Trop nerveux, il n'ouvre pas les yeux, mais il ne dit pas le dernier chiffre non plus, comme s'il voulait que ce contact n'ait plus de fin. Sa poitrine veut exploser. Nicolas veut se sauver en courant, mais il veut aussi franchir le pas, sortir de son trou !

Dix !

Celui qui est devant lui a retiré sa main de sa joue. Il entend maintenant sa respiration, aussi bruyante et saccadée que la sienne. Il veut ouvrir les yeux, mais il en est incapable. Il veut, il voudrait tellement... Il s'imagine déjà dans les bras de ce garçon, l'aimant comme il n'a jamais aimé personne avant ce jour. L'autre ne dit mot. Outre leur respiration, le silence autour d'eux est à couper au couteau. Nicolas rassemble toute son énergie et se décide à enfin ouvrir les yeux.

Son cœur s'arrête l'espace d'un ou deux battement. Devant lui, Maxime, une larme qui lui descend sur la joue. Il avait connu Maxime au début de l'année quand son professeur de français les avait groupés pour un travail de recherche. Devant cet étudiant timide, Nicolas avait tout de suite été amusé par ce petit rouquin à l'esprit vif et à l'intelligence développée avec qui il avait passé maintes et maintes heures pour cette recherche, lui qui n'avait jamais mis plus de quarante-cinq minutes de sa vie sur un devoir. Nicolas, aux épaules larges et muscles saillants pour son jeune âge, contrastait tellement avec Maxime qui cachait derrière son grand corps allongé et fin, une tristesse en permanence palpable.

Nicolas sourit. Maxime rougit. Les deux adolescents aux regards enflammées se scrutent et d'un élan commun, s'enlacent et s'embrassent. Le temps s'arrête pour Nicolas qui veut vivre le moment pleinement et ne songe plus du tout à son entraînement et à son retard. Maxime se laisse envoûter par les lèvres chaudes qui s'emparent de sa bouche et accueille avec le plus grand des plaisirs cette langue qui l'envahit. Une larme coule sur la joue de Nicolas, une larme de bonheur, mais aussi une larme de peur. En même temps qu'il se sentait au septième ciel d'avoir trouvé celui avec qui il pourrait découvrir l'amour, il savait désormais hors de tout doute, qu'il lui faudrait affronter tous ceux qui le pointeraient du doigt... non, qui LES pointeraient, car s'il y avait une certitude en ce moment dans son cœur, c'est que plus jamais, il ne retournerait dans son trou et qu'ils seraient deux pour affronter les regards des autres...