Une histoire à découvrir
Bâton de berger
À l’époque, j’avais vingt ans, et je me baladais sac au dos en Auvergne. L’orage me surprit un soir près d’un buron[1] à deux heures de marche du village le plus proche. Pas question de redescendre, et j’acceptai volontiers l’hospitalité que m’offrait le berger. Je fus étonné de trouver là un homme aussi éloigné de l’idée que je me faisais d’un homme de la terre. Sur les étagères, nombre d’auteurs classiques et modernes, dont ceux dont on parlait, et une énorme collection de “Poche”. “Pour lire en plein air et les ranger en poche, comme leur nom l’indique”, m’avait-il précisé avec un sourire.
Il avait trente à trente-cinq ans, il n’était pas très grand, mais baraqué et râblé, le visage basané sous le béret qui faisait un V renversé au-dessus du front. Traits fins, pas encore trop creusés par les ennuis et les intempéries. Les avant-bras hâlés se terminaient par des mains assez puissantes, crevassées par les durs travaux, et que je voyais mal tenir un ouvrage de Saint-Simon...
— Tu fais tes études à Paris?
— Oui, à Nanterre!
— Oh, Nanterre...
Et une ombre passa sur son visage, son sourire s'éteignit, ses yeux rieurs devinrent durs.
— Vous connaissez?
— Non, et je ne veux pas connaître! Trop mauvais souvenir... Je n’ai jamais parlé de ça, et à qui? Pourquoi? Au curé? Peu pour moi. C’est une affaire de cœur, et ça ne se guérit pas.
— Peut-être, mais ça soulage d’en parler!
— Je veux le croire, mais tu es jeune, et tu souffriras, toi aussi!
— Vous n’en avez jamais parlé à votre femme?
— Il faudrait d’abord que j’en ai une! Tu sais ce que c’est, d’être seul, de ne pas être... comme les autres?
C’est ainsi qu’il se mit à me parler de lui. Il avait fait des études, puis avait commencé à travailler, un bel avenir s’ouvrait à lui. À vingt ans, c’est la guerre d'Algérie qui l’a avalé. Il avait toujours été homo! C'est là que dans le bled, il avait fait la connaissance d’un gars de son âge, avec beaucoup de points communs, bien que l’un fut provincial dans l’âme, et l’autre de Paris, revendiquant sa fierté banlieusarde. Peu à peu, on les vit toujours ensemble lors des moments de repos au camp. “Les doigts de la main!” me dit-il. “À la bouffe, nous étions côte à côte sur le banc. Je sentais sa cuisse chaude contre la mienne, en short, c’était bon!” Il me conta que leur premier baiser fut un soir de garde où ils se trouvèrent ensemble. “Le reste du temps, il y avait toujours trop de témoins et on ne couchait pas dans la même baraque. Ce fut un baiser dur mais sensuel, viril, et il posa ma main sur le bas de son treillis... Tu devines le reste! Quoiqu’on ne dépassa pas le stade de la branlette. Mais je l’aimais, il était beau. Lui ne me toucha pas, hormis les pelles qu’il me roulait”
“Lorsque nous fûmes rendus à la vie civile, il m’avait promis de venir me voir, de m’inviter chez lui, de prendre une grande décision, pourquoi pas un appart pour nous deux. Deux mois plus tard, je recevais une lettre de rupture qui me démolît. Il me disait qu’il s’était fiancé, qu’il n’était plus question même de se revoir, que grâce à moi il avait pu se soulager, mais qu’il n’était pas un sale PD! Ça a foutu ma vie en l’air. Les horreurs de l’Algérie, plus ça, cette déception, j’ai tout laissé tomber: je suis devenu berger!”
— Et vous n’avez jamais...
— Que veux-tu faire ici où tout se sait? Je passe pour un ours mal léché. J’ai trouvé un type, à Clermont. Une fois par mois, j’y descends et on baise. Je l'aime bien, mais c’est physique. Il est marié, il a mon âge, ça lui suffit. Moi, j’aurais souhaité autre chose. Bon, il est l’heure de se coucher, prends le lit, j’irais dormir en bas!”
Il était dans l’embrasure de la porte, le regard perdu au loin. Lorsque je revins vers lui, j’étais à demi-nu, en caleçon. J’ai posé une main sur son épaule et lui ai dit: “Allez, viens...” Il se tourna vers moi, eût un sourire radieux, et quand sa bouche s’empara de la mienne, quand sa langue se noua à la mienne, je collai son corps contre le mien, je saisis sa main et mes doigts étreignirent les siens.
— Allez viens, on n'est ni l’un ni l’autre de sales pédés! On est des hommes un peu différents, c’est tout! Mieux que les autres! Si je t’avais connu, moi, je n’aurais pas laissé passer un mec comme toi. Laisse dire les cons!
Je l’ai entraîné vers le lit. II quitta son bleu, sa veste, sa chemise à carreaux. Il était là, face à moi, en slip, offert, beau, viril, pas macho, car sa puissance était tempérée d'une certaine grâce.
— Viens...
Il s'est écroulé sur moi. Festival de caresses, où nos bouches s’activèrent de toutes les manières possibles. Je le suçais, je le mordillais, je titillais ses tétins, je caressais tendrement ses reins poilus. “Que veux-tu?” lui ai-je murmuré dans un souffle. “Que tu me prennes! Mon copain ne veut pas...” J’ai écarté les fesses poilues, et ma langue fora sa rosette. Avec un doigt humidifié, puis deux, j’ai fini par détendre le muscle à force de douceur et de persuasion. Mon autre main massait les couilles gonflées, la bite tendue, une verge courte mais épaisse, dotée d’un gland rond qui mouillait en permanence. Je le fis mettre sur le dos, les jambes sur mes épaules, et tout doucement j’ai pointé mon engin. Petit à petit, je me suis enfoncé; le gland était passé. Il geignait. De douleur, de plaisir? Lorsque j’y fus à fond, et que mes valseuses cognèrent son cul, je me suis arrêté pour caresser son torse et sa queue. Il émettait comme des plaintes d’enfant. J’ai entamé mon pilonnage. Le plaisir qu’il en éprouva lui faisait taper des mains sur le matelas. Sa bite durcit encore, ses couilles remontèrent, et dans des cris de joie, il éjacula des flots de sperme qui engluèrent nos ventres. Je me suis vidé en lui et suis retombé sur lui, en sueur, anéanti.
Il me garda contre lui toute la nuit. Au matin, j’ai quitté avec un gros pincement au cœur cet être tant déçu par la vie.